1 - Le plateau et la forêt des Landes

La majeure partie des terres girondines situées à l’ouest de la Garonne et de l’estuaire de la Gironde (exception faite de leurs vallées alluviales) fait partie d’une vaste région naturelle, bien individualisée par ses caractères géologiques (une morne plaine de sable), qui forme un triangle entre l’Océan Atlantique, la Garonne et l’Adour.

Sur ce vaste plateau règne sans partage la forêt cultivée de pins maritimes qui est aussi la plus grande forêt d’Europe [1]. Malmenés par les tempêtes Martin et Klaus de 1999 et 2009, la forêt et les sylviculteurs se voient aujourd’hui disputer ces lieux par d’autres projets et d’autres acteurs. Inscrire ces projets nouveaux dans une histoire de longue durée du rapport et des usages des sociétés à ces lieux et milieux permet de dépasser les conflits actuels et d’ouvrir sur des scénarios prospectifs.

Les pays de la forêt landais et les différentes types de landes (d'après L. Papy)
crédits : L. Papy

Une situation d’héritage : le régime agro-pastoral des sociétés médiévales et modernes de la Lande

Cette région est marquée par de fortes contraintes géo-physiques : un réseau hydrographique peu hiérarchisé (la petite et la grande Leyre et leurs maigres affluents, dans la partie centrale du plateau), d’immenses interfluves privés de drainage naturels, donc gorgés d’eau une bonne partie de l’année, des sols siliceux extrêmement pauvres (le podzol landais) formant en profondeur des bancs d’alios alios grès ferrugineux typique des Landes de Gascogne, issu de la cimentation des sables imperméables. La flore à l’état naturel y est peu variée : genêts, ajoncs, bruyères, molinie et sur quelques monticules argileux (antérieurement à l’extension de la forêt cultivée), quelques bouquets de pins ou de chênes tauzins. Ce milieu a imposé de lourds déterminismes aux sociétés qui vivaient sur la Lande, antérieurement à l’enrésinement généralisé des communaux au milieu du XIXe siècle, et qui ont dû composer avec la rareté des ressources naturelles. En effet, la terre est si pauvre qu’elle ne pouvait être cultivée que par l’apport de grandes quantités d’engrais provenant de la litière des moutons transformée en fumier : sans landes pas de troupeaux, donc pas de fumure donc pas de cultures.

L'équilibre agro-pastoral des pays de la Lande avant l'enrésinement
crédits : Cédric Lavigne

Cette équation a fondé le fragile équilibre du régime agro-pastoral des sociétés médiévales et modernes de la Lande. Il rend compte des formes d’organisation de l’écoumène écoumène notion géographique pour désigner l’ensemble des terres anthropisées (habitées ou exploitées par l’Homme) * telles que nous permettent de les appréhender au XVIIIe siècle les cartes de Masse, de Belleyme et de Cassini : des îlots de peuplement et d’occupation, reliés entre eux par des réseaux de chemins et de voies de grand parcours, entourés d’immenses étendues de landes et de marécages.

Les quartiers du Temple (33) sur la carte de Belleyme
crédits : Cédric Lavigne

C’est cette société agro-pastorale et ce paysage que Félix Arnaudin a photographié à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle — ses clichés ne concernent toutefois que l’actuel département des Landes —, avant qu’ils ne disparaissent définitivement avec la généralisation de l’enrésinement des communaux après la loi de 1857.

Félix Arnaudin, Bergers à la Mouleyre, Commensacq, Photographie.
crédits : Collection Musée d'Aquitaine, Bordeaux

Dans cet équilibre, la forêt naturelle de pins et de feuillus, très présente le long des vallées (forêt-galerie) et sur les têtes de vallons, entrait directement en concurrence avec l’homme pour la colonisation des terres les plus saines. Elle fut donc défrichée au profit des champs et des pacages : « Le Landais fut l’ennemi de l’arbre avant de le ressusciter » (J. Sargos). Sur la Lande, c’est à l’emplacement des anciens bois de pins et de feuillus que furent implantés les quartiers et François Lalanne a posé l’hypothèse que les chênes et les châtaigniers centenaires des airiaux actuels pourraient être les rescapés de ces bois primitifs.

Fig. 5 : L'implantation des airials et des cultures au détriment des bois résiduels de pins et de feuillus (exemple d'un quartier de la commune du Temple, d'après la carte de Belleyme)
crédits : Cédric Lavigne

L’émergence de la sylviculture (fin XVe-début XVIe siècles)

La réformation des coutumes de la prévôté et de la ville de Dax en 1514 laisse apparaître une disposition nouvelle qui n’apparaît pas dans les textes du Moyen Age : la liberté de clore ses bois pour les protéger des dommages causés par le bétail. « Et si, en aubarèdes, taillis et jeunes pinhadars, le betail du voisin y est trouvé, le seigneur du bestail paye le domage au seigneur de l’heritage ». Cet article enseigne qu’en 1514 on créait déjà des forêts artificielles de pins maritimes (pinhadars) et que cette pratique était suffisamment ancienne et répandue pour qu’il soit nécessaire de légiférer à son sujet (elle pourrait dater du XVe siècle). Les coutumes locales, permettant l’appropriation individuelle des terres (droit de perprise) et leur mise en défens, favorisèrent ce processus d’enrésinement de la Lande, permettant l’enrichissement de quelques paysans hardis que Roger Sargos appelle les paysans propriétaires.

La transformation de l'équilibre agro-pastoral des pays de la Lande et la transformation de la société
crédits : Cédric Lavigne

Cette extension de la forêt cultivée est liée à la pratique du gemmage (pratique attestée dès la protohistoire dans les Landes) qui consistait à recueillir la sève des pins et à la transformer en pains de résine (pour les chandelles et les torches), en poix (pour enduire les cordages et les voiles des bateaux) ou en térébenthine. En raison des difficultés du transport, le bois, pour la majorité, était transformé en charbon. Cette colonisation des bois de pinhadars semble démarrer au XVe siècle (peut être avant) depuis les grands massifs naturels qui bordaient les vallons de la Grande Lande, dans l’intérieur des terres (Salles, Belin et Béliet), et du littoral depuis La Teste (Gironde) jusqu’à Capbreton (Landes) et au-delà vers le sud, en direction de Bayonne (Marensin et Maremne). Le rôle du port de Capbreton est de ce point de vue parfaitement établi.

Développement de la sylviculture et prise de conscience de l’étendue du désert landais (organisation) aux XVIIe et XVIIIe siècles

Depuis le Sud et le centre du plateau, la forêt artificielle gagne progressivement vers le Nord au début du XVIIe siècle, sous l’impulsion de seigneurs entreprenants, de parlementaires mais aussi de marchands, de bourgeois et de gros et moyens laboureurs. Au XVIIIe siècle, le mouvement prend de l’ampleur en bordelais où l’on assiste à une véritable fureur de planter, en raison de la demande en bois à brûler et surtout d’échalas pour le vignoble. En revanche, sur la majeure partie du plateau landais, l’absence de drainage et la rareté des communications excluront les grands ensemencements jusqu’au XIXe siècle. A quel type de planimétrie ces opérations ont-elles abouti ? Sur la commune du Teich, les plantations de Daniel Néser, banquier et spéculateur suisse qui engloutira sa fortune dans un projet de colonie agricole, adoptent un ordonnancement géométrique, avec de grandes allées tracées en étoile et des ronds-points centraux qui trahissent les idées de l’urbanisme des lumières.

Le plan géométrique de la forêt Nézer, sur la commune du Teich (33), d'après la carte de Belleyme
crédits : Cédric Lavigne

Dans la plupart des cas, toutefois, il est probable que les enrésinements se sont faits par agrégations de parcelles, sans plan préétabli. La recherche, sur ce point, doit encore progresser, mais quoi qu’il en soit, il est certain que ces opérations, en certains lieux, ont progressivement développé une trame plus ou moins continentalisée et étendue dans l’espace.Cette colonisation progressive du pin sur la Lande au cours des XVIIe et XVIIIe siècles s’accompagne d’une prise de conscience de l’étendue du désert landais grâce à deux entreprises majeures de levées cartographiques : celle de Claude Masse en Médoc et Pays de Buch entre 1688 et 1724 et surtout celle de Belleyme, à l’échelle de la généralité de Guyenne, entre 1761 et 1819. Charles-Robert Boutin, administrateur épris de progrès, ardent admirateur de physiocrates, souhaitait connaître l’étendue de ces déserts qu’il rêvait de défricher, ainsi que la situation des dunes et des côtes. Dès le départ, les Landes s’inscrivirent donc au cœur de l’opération. Ces cartes participent de la prise de conscience de la nature, de la qualité et de l’étendue de ces lieux (les habitations, les labours, les cours d’eau, les marais, les bois, les vignes, les chemins sont représentés avec une admirable précision) et accompagnent le développement de l’enrésinement à l’œuvre à cette époque (XVIIe-XVIIIe s.). Partout, néanmoins, les plantations de pins sont freinées par le poids du pastoralisme ainsi que par les réticences des paysans à abandonner leurs vacants.

La mise en système d’un schéma de représentations (XVIIIe-début XIXe siècles)

À partir du XVIIIe siècle et durant la première moitié du XIXe siècle s’affirme un puissant courant d’opinion, émanant d’une élite savante et urbaine de hauts fonctionnaires, d’éditorialistes et d’entrepreneurs pétris de la philosophie de l’histoire héritée des Lumières, qui sur la base de correspondances entre réalités géographiques et caractères anthropologiques, décrit les Landais comme de mauvais sauvages peuplant une steppe marécageuse entièrement vide.

Les habitants de la Lande dans l'iconographie de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle (exemple)
crédits : Cédric Lavigne

« Il faudra bien du temps avant que la lande ait cessé d’offrir au regard attristé, pendant l’été, la nudité des déserts d’Afrique, pendant l’hiver, l’humide et froide surface des marais de la Sibérie », écrit ainsi en 1855 le géographe Malte-Brun [2]. La définition de cet ethnotype landais (le quadrumane) figure locale du primitif universel, associé à la réprobation de lieux associés à l’Ancien Régime participe de la construction du récit historique et géographique de l’Etat Nation.

Le schéma anthropologique de l'espace-temps moderne fondé sur le dualisme centre/marges (d'après CHOUQUER (G.), Quels scénarios pour l'histoire du paysage ? Orientations de recherche pour l'archéogéographie, Coimbra, Porto, 2007, p. 136)
crédits : Gérard Chouquer

Un lyrisme conquérant domine la plupart des textes se rapportant aux Landes dans lesquels une obsession se fait jour, celle de coloniser ce désert afin d’annexer au Royaume une nouvelle province. La sauvagerie des lieux et des hommes contribue ainsi à justifier cette colonisation intérieure, laquelle fait écho à la colonisation de l’Afrique qui se déroule à la même époque : [Leur seule patrie est] « ce grand désert sablonneux, le Sahara de la France, qui attend leur dépouille, et qui doit bientôt recouvrir ces derniers sauvages destinés sans doute à disparaître sans retour. La civilisation, en effet, les chasse devant elle, comme fait aux Etats-Unis la colonisation américaine » (H. Ribadieu, 1859 [3]).

Nouveau processus d’émergence (XVIIIe-début XIXe siècles)

Forts de ce schéma de représentations et portés par les idées des physiocrates qui considèrent que nulle terre, si pauvre soit-elle, ne peut rester stérile sous la double action de l’intelligence et des capitaux, de multiples projets voient le jour. Ainsi à Certes, au nord-est du bassin d’Arcachon, où le marquis de Civrac accense, en 1757, 240 000 arpents de landes en vue d’y établir de nouveaux habitants (pas moins de 300 000 personnes sont attendues !) ; au Teich, où le banquier suisse Néser acquiert du seigneur de Ruat, en 1766, 40 000 journaux en vue d’y implanter une colonie de peuplement. Mais parce que le dogme physiocratique plaçait la céréaliculture et l’élevage au-dessus de tout, ces projets échouent lamentablement les uns après les autres. Ailleurs, dans le même temps, d’autres tentent de développer la culture de l’arachide, d’acclimater le buffle et le dromadaire.

Importés d'Egypte en 1827, les premiers dromadaires furent introduits sur les landes du domaine d'Arès. Ils seront réformés dans le Médoc, sur les terres du château de Lamarque (lithographie de Gustave de Galard et Joseph Félon, vers 1830, d'après SARGOS (J.), Histoire de la forêt landaise, Bordeaux, 1997)
crédits : Cédric Lavigne

Tous font faillite. Certains, plus conscients des réalités locales, préconisent la culture du pin. En 1776, Guillaume Desbiey rédige un mémoire sur La meilleure manière de tirer parti des Landes de Bordeaux, tirant le bilan d’un essai de fixation d’une dune mobile, entrepris avec son frère Matthieu, en 1769, à Saint-Julien-en-Born. Desbiey souligne que le plus grave obstacle à la mise en valeur des terres, outre la stagnation des eaux, est l’absence de voies de communication. Il préconise ainsi la construction d’un canal permettant de transporter les produits de la forêt dont il recommande la plantation. C’est cette idée que Claude Deschamps et son gendre Billaudel tenteront en vain de concrétiser dans le second quart du XIXe siècle à travers un ambitieux projet de canal reliant l’Adour à la Garonne à travers les Landes. Dans le même temps, François de Ruat, le dernier Captal de Buch, ensemence des lettes (dépressions situées entre les dunes) dans les environs d’Arcachon et du Cap-Ferret aidé en cela par un homme du pays, Peyjehan jeune. C’est dans ce même secteur et avec l’aide du même Peyjehan jeune que Nicolas Bremontier, ingénieur de l’administration royale, expérimente entre 1786 et 1793 la culture du pin maritime pour fixer la dune littorale entre Le Pyla et Arcachon.

Planification et auto-organisation dans la durée (XIXe-XXe siècles)

La rédaction, par Brémontier, d’un Mémoire sur les dunes, dressant un bilan très positif de ses essais de plantation de pins est envoyé au gouvernement à Paris en 1796. En 1801, Brémontier est nommé président de la Commission des dunes tandis qu’un arrêté signé des consuls de la République initie la fixation systématique des dunes du littoral des départements de la Gironde et des Landes. Cette politique sera suivie jusqu’en 1867 et verra la plantation de 90 000 hectares de pins le long du cordon littoral. La révolution technologique des chemins de fer, qui s’opère au même moment, modifie les données de l’équation posée par Guillaume Desbiey s’agissant de l’absence de voies de communication. L’ouverture de la ligne de Bordeaux à La Teste par les frères Pereire, dans les années 1840, marque le développement d’un vaste réseau départemental, et ouvre le boisement des terres pauvres qui s’affirme alors, au nom de l’intérêt national, comme une priorité de l’aménagement du territoire.

Le réseau des voies ferrées au XIXe siècle
crédits : Cédric Lavigne

Vers 1850, Jules Chambrelent, Ingénieur des Ponts et Chaussées, est chargé de l’assèchement et de la mise en culture des 700 000 hectares du plateau landais. L’ultime obstacle restait alors d’arracher aux communautés villageoises les landes dont elles avaient besoin pour leur bétail et qu’elles possédaient à titre personnel ou collectif depuis des temps immémoriaux. Sous l’impulsion de Napoléon III, est alors votée, le 19 juin 1857, une loi qui oblige les communes à assainir et à ensemencer leurs vacants.

La loi du 19 juin 1857 relative à l'enrésinement des vacants
crédits : Cédric Lavigne

Un grand nombre de propriétaires fonciers profitent dès lors du réseau des collecteurs pour mettre leurs parcelles en culture. Les pins, qui couvrent déjà près d’un million d’hectares au début du XXe siècle, vont prendre peu à peu la place des moutons et les gemmeurs ceux des bergers, marquant la bascule d’un système d’autarcie agraire, reposant sur des solidarités communautaires, à une forêt privée ouverte sur le marché. Entrée de plain-pied dans l’ère industrielle, la forêt se trouve à l’aube du XXe siècle au seuil de son âge d’or. Il durera jusqu’après la seconde guerre mondiale qui marque la fin du gemmage, concurrencé puis définitivement remplacé par les produits dérivés du pétrole. L’arbre d’or perd alors ce qui faisait la raison d’être de son exploitation et ne sera plus exploité, désormais, que pour son bois, principalement pour faire du lambris, de l’aggloméré et de la pâte à papier.

Nouveau processus d’émergence (fin XXe-début XXIe siècles)

Quel est l’avenir de la forêt cultivée ? Nul ne le sait, évidemment, mais la vision dynamique, adoptée ici, du rapport des sociétés à ces lieux et ces milieux, pensé en termes de cycles, permet de saisir, à coup sûr, un nouveau processus d’émergence à l’œuvre depuis quelques années.

Les cycles d'évolution des paysages du plateau landais
crédits : Cédric Lavigne

C’est le troisième, après celui du XVIe siècle qui voit l’apparition des premières plantations de pins maritimes, puis du XVIIIe siècle qui expérimente, de façon brouillonne, différentes solutions de mise en valeur du plateau landais, parmi lesquelles émergera la systématisation de la culture du pin. Le processus actuel est lié à la question de la pérennité de la forêt landaise après les tempêtes Martin de 1999 et Klaus de 2009 (plusieurs dizaines de millions de m3 de chablis à chaque fois) et à la disponibilité d’un important foncier qui pourrait être utilisé pour l’implantation de fermes solaires. Déjà, au début des années 1950, de nombreux sylviculteurs avaient renoncé à reboiser les parcelles brûlées lors des incendies de l’été 1949, permettant l’implantation des « grands champs », gigantesques parcelles d’un seul tenant vouées à la maïsiculture.

L’objectif de réduction des émissions de gaz à effets de serre (GES) promu dans le cadre de la politique d’atténuation des effets du changement climatique porté par le Grenelle de l’environnement, pousse à la valorisation des énergies renouvelables, dont le solaire, qui trouve en Gironde des conditions favorables, tant en termes d’ensoleillement que de foncier disponible. Plusieurs projets sont ainsi déjà à l’étude ou en voie de réalisation en Gironde, à Saint-Symphorien, Cestas, Préchac et Cazalis portés par l’obligation faite à EDF de racheter, à un prix très supérieur à celui du marché, l’électricité ainsi produite. Les adversaires à ces projets d’implantation, parmi lesquels de nombreuses associations de défense de l’environnement mais également de sylviculteurs, mettent en avant le rôle de la forêt dans la capture du CO2 (puits de carbone) sans vraiment convaincre pour le moment. Le changement climatique devient l’argument d’une nouvelle guerre économique entre anciens et modernes. Sera-t-il à l’origine d’une nouvelle bifurcation des paysages ?