2 - Le littoral girondin

Lieu d’aménités, associés au bien-être et à la « Nature », le littoral girondin est marqué depuis quelques décennies par des dynamiques naturelles sourdes (élévation du niveau de l’océan, érosion du trait de côte, retrait dunaire), voire violentes comme en décembre 2009 lors de la tempête Klaus, ou plus récemment en février 2010, lors de la tempête Xynthia, heureusement moins dramatique qu’en Vendée ou Charente-Maritime. Une nouvelle représentation émerge ainsi progressivement qu’une histoire de longue durée du rapport et des usages des sociétés à ces lieux et milieux permet de mettre en perspective.

Des milieux mouvants et dévorants (héritage)

Commencée il y a environ 14000 ans, la transgression flandrienne (remontée durable du niveau marin après la dernière période glaciaire) a amené l’océan de – 80 mètres environ à son niveau actuel vers 3500 ans avant J.-C.

Fig 1
crédits : Cédric Lavigne
Fig 2
crédits : Cédric Lavigne

Elle a été suivie, au cours des deux derniers millénaires avant notre ère (et au-delà jusqu’aux temps modernes), de variations de faible amplitude du niveau des eaux océanes, découvrant et recouvrant successivement des étendues plus ou moins importantes de la zone littorale. Le sable et les alluvions accumulés au débouché des estuaires de la Garonne, de la Leyre et des multiples ruisseaux qui rejoignaient l’océan à travers le plateau landais, repris puis redéposés par les courants tournants de la dérive littorale du golfe de Gascogne, ont alors été mobilisés par les vents dominants soufflants de l’Ouest et du nord-ouest, amorçant la formation du massif dunaire aquitain actuel. Deux générations de dunes (« paraboliques » et « barkanoïdes »), dont l’architecture tient à l’alternance de climats secs ou humides, résultent de ces régressions marines.

Ces dunes, en faisant obstacle à l’écoulement des rivières qui drainaient le plateau landais (appelés localement des courants), vont rapidement provoquer des accumulations d’eau douce en arrière du massif dunaire dont le niveau ne cessera de s’élever avec le temps, conduisant à la formation de la chaîne des lacs rétro littoraux actuels de la côte Aquitaine. L’histoire des populations de la zone littorale girondine est, depuis l’époque préhistorique, indissociablement liée à celle de l’activité dunaire et à la formation des lacs, avec lesquelles elles ont dû composer. Les sites archéologiques conservés au fond du lac de Cazaux en constituent l’un des plus anciens témoignages. Installés en bordure de la Gourgue dès le Premier Âge du fer (Ve siècle avant J.-C. environ), les hommes ont dû plusieurs fois déplacer leur habitat vers l’amont devant la progression des zones humides.

Fig 3
crédits : Cédric Lavigne

Trois sites ont ainsi été identifiés, datés respectivement du Premier Âge du Fer (Put Blanc), du Second Âge du Fer (Estey estey petit chenal ; partie d’un cours d’eau se trouvant à sec à marée basse du Large) et de l’époque gallo-romaine (Losa). Ce dernier, d’une superficie d’environ 2 ha, est une station routière mentionnée dans l’itinéraire d’Antonin (IIIe siècle après J.-C.) établie au sud du pont qui permettait à la voie romaine littorale reliant Bordeaux (Burdigala) à Dax (Aquae Tarbellicæ) de franchir la Gourgue.

Fig 4
crédits : Cédric Lavigne
Fig 5
crédits : Cédric Lavigne
Fig 6
crédits : Cédric Lavigne

Les piles en bois de ce pont (datées de la deuxième moitié du Ier siècle avant J.-C.) ont été retrouvées, ainsi qu’un fanum (temple) en « garluche » et un important mobilier témoignant de la circulation des hommes et des marchandises (céramiques, monnaies, bijoux, etc.). Au IIIe siècle après J.-C., la montée des eaux rendant ce franchissement impraticable, une dérivation de la voie et un nouveau pont furent aménagés 500 mètres en amont. D’autres témoignages, cette fois textuels, illustrent les contraintes imposées aux hommes par ces milieux mouvants. C’est le cas à partir du XVIe siècle, où l’émergence d’une documentation écrite de type narratif (très différente des sources normatives juridiques de la fin du Moyen Age) permet de saisir les conséquences désastreuses de l’activité dunaire. Ainsi Montaigne, dans un passage des Essais, indique que son frère a vu en Médoc « une siene terre ensevelie soubs les sables que la mer vomit devant elle » ; et d’ajouter : « Les habitans disent que, depuis quelque temps, la mer se poulse si fort vers eux, qu’ils ont perdu quatre lieües de terre ». Claude Masse, au siècle suivant, affirme, dans ses mémoires, avoir vu « plusieurs forêts et grands bois de haute futaie engloutis sous le sable, et passer un cheval sur le sommet des arbres qui ne paroissent plus que par quelques bouts de branchages ». Et de rapporter les dires de paysans affirmant avoir « vu changer de place deux ou trois fois un même village ». De fait, on trouve sur sa carte du secteur du Porge un toponyme « vieille église » situé au milieu du massif dunaire, signalant l’emplacement d’une église ensevelie sous les sables…

Fig 7
crédits : Cédric Lavigne

D’autres cas sont plus connus, comme l’église romane Notre Dame de Fin des Terres de Soulac, ensevelie depuis le XVIe siècle au moins, qu’une souscription de l’archevêque de Bordeaux, lancée en 1858, permis de désensabler et de restaurer.

Fig 8
crédits : Cédric Lavigne

Premières plantations de pins sur les dunes :
début XVIIIe siècle (émergence d’un processus)

L’idée de fixer les dunes au moyen de la plantation de pins maritimes revient à Jean-Baptiste Amanieu de Ruat, baron d’Audenge et conseiller du roi en la cour du parlement de Bordeaux, qui rachète le captalat de Buch à la famille de Foix-Grailly en août 1713. Pour protéger sa seigneurie de l’invasion des sables et faire produire un revenu à une portion stérile de son territoire, il sème des pins dans la zone du Béquet, puis baille à fief, en 1727, les lètes (vallées humides situées entre les dunes) du Grand Baron et de la Prade, à charge pour le preneur de les planter en pignadas. L’expérience se révèle un succès, jusqu’à ce qu’un berger, estimant que les droits d’usage immémoriaux des habitants de la seigneurie sur les vacants étaient bafoués, ne mette le feu aux semis de pins, ruinant le projet. Il faudra près d’un demi-siècle de tractations pour qu’aboutissent les démarches entreprises auprès du Roi de France par les descendants de Jean-Baptiste Amanieu de Ruat et que soit réuni, au corps de fief du Captalat, l’ensemble du massif des dunes littorales situées dans la seigneurie.Enfin autorisé à boiser les sables (dont l’accès est désormais interdit aux troupeaux), François de Ruat plante en pins, entre 1782 et 1787, avec l’aide de son homme de main Peyjehan jeune, plusieurs lètes à proximité de La Teste, depuis la pointe de Bernet jusqu’au Moulleau, ainsi qu’au Cap-Ferret. Mais alors que l’argent vient à manquer, son entreprise se trouve relayée par un administrateur zélé du corps des Ponts et Chaussées : Nicolas Brémontier.

De la nécessité de fixer les dunes :
milieu XVIIe-XVIIIe siècle (représentation)

C’est que, depuis le milieu du XVIIe siècle, les suppliques, émanant des habitants des paroisses voisines du littoral, s’étaient accumulées sur les bureaux des intendants : « les sables que les ventz impetueux avancent dans les pays (menacent de recouvrir) clochés et villages entiers » ; « les habitants qui voyent chaque jour perir leurs biens soubz le sablon de la mer (sont obligés) de reculer leurs habitations a mesure que les ventz et les tempestes portent les sables sur leurs heritages ». Convaincu, à l’image de Nicolas Brémontier, « que le riche territoire des environs de Bordeaux ne [soit] un jour couvert de trois ou quatre cens pieds de sable », l’intendant Fargès demande en 1760 qu’on dresse partout des procès-verbaux pour constater les progrès des dunes et qu’on se renseigne sur « les moyens d’y pourvoir afin que le gouvernement pourroit y donner une solution sérieuse ». Brémontier ayant eu vent des essais de François de Ruat à La Teste lui propose alors, fort des crédits que le gouvernement est prêt à lui accorder, de prendre le relais de ses efforts. Il engage Peyjehan jeune, l’homme de main du Captal de Buch, et sème une bande de terre qui rejoint au Moulleau les semis seigneuriaux.

Fig 9
crédits : Cédric Lavigne

Les expérimentations se poursuivront, malgré la tourmente révolutionnaire, jusqu’en 1793 grâce au zèle de Peyjehan qui ira jusqu’à avancer de sa poche le salaire des ouvriers.

La fixation systématique du cordon dunaire : début XIXe-début XXIe siècles (Planification et auto-organisation dans la durée)

La rédaction, présidée par Brémontier, d’un Mémoire sur les dunes, dressant un bilan très positif des essais de plantation de pins est envoyé au gouvernement à Paris en 1796. En 1801, Brémontier est nommé président de la Commission des dunes, tandis qu’un arrêté signé des consuls de la République initie la fixation systématique des dunes du littoral des départements de la Gironde et des Landes : « Il sera pris des mesures pour continuer de fixer et planter en bois les dunes des côtes de Gascogne, en commençant par celles de La Teste de Buch, d’après les plans présentés par le citoyen Brémontier, ingénieur, et le préfet du département de la Gironde ». La même année, des ateliers de fixation sont établis au Verdon, afin de protéger la navigation sur la Gironde, puis rapidement au Cap-Ferret, sur la côte d’Arcachon, à La Teste et à Mimizan. En 1816, 4500 hectares sont déjà fixés non sans contestations des nobles propriétaires qui espéraient faire valoir leurs droits, en vain. En 1817, l’administration des Ponts et Chaussées prend en charge les travaux afin de les mener à plus grande échelle et enfin, en 1862, c’est au tour des Eaux et Forêts. Cette politique sera suivie jusqu’en 1867 et verra la plantation de 90000 hectares de pins le long du cordon littoral du golfe de Gascogne.

La mode des bains de mer : 1750-1840 environ (représentation)

Alors qu’en Gironde le littoral est encore perçu comme une frange mouvante et dangereuse, une autre représentation de la mer s’élabore, d’abord en Angleterre puis progressivement dans toute l’Europe, portée par le courant hygiéniste qui se développe dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. À Lewes, le Docteur Richard Russell prescrit à ses patients l’utilisation médicale des bains d’algues et d’eau glacée dont il vante les vertus purgatives, vivifiantes et cicatrisantes. En 1730, il fait construire à Brighton, petit village de pêcheurs du Sud de l’Angleterre, un établissement de bains qui attire rapidement la bonne société londonienne (elle recevra en 1783 le patronage du futur roi Georges IV) attirée par cette nouvelle mode des bains thermaux aux vertus médicinales. Ce courant hygiéniste, lié à la médicalisation de la mer, se développe en France dans la première moitié du XIXe siècle, porté par les classes aristocrates et bourgeoises, les seules à pouvoir profiter de ces innovations thérapeutiques (Eugénie, fille de la comtesse de Montijo et future impératrice, se baigne à Biarritz dès 1838). On pratique alors le bain froid « à la lame », qui consiste à s’exposer aux percussions des vagues, en « bathing machine », sorte de roulotte cabine, qui, associé au bain chaud en kiosque, est réputé d’une utilité médicalement hygiénique et dépurative. Cette mode va progressivement être relayée, dans la seconde moitié du XIXe siècle, par les aspirations nouvelles suscitées par la Révolution industrielle. La plage (comme la montagne) s’intègre alors à la riche fantasmagorie des lisières et s’oppose à la pathologie urbaine générée par les usines et ses pollutions. Paradoxalement, c’est l’avènement du chemin de fer porté par la révolution industrielle qui, en reliant les grands centres urbains aux côtes, va permettre une fréquentation accrue des villes littorales par la haute société (Le Touquet dans le Pas-de-Calais, Deauville dans le Calvados, Granville dans la Manche) et faire émerger le concept de station balnéaire. Les familles royales et l’aristocratie jouent un grand rôle dans le développement de certaines de ces stations, comme à Monte-Carlo ou, en Gironde, à Arcachon.

Apparition des premières villes balnéaires :
seconde moitié du XIXe siècle (émergence)

Isaac et Emile Pereire, riches financiers et promoteurs immobiliers bordelais, ayant racheté la compagnie du Midi, décident de prolonger la ligne de chemin de fer reliant Bordeaux à La Teste jusqu’à Arcachon en 1857.

Fig 10
crédits : Cédric Lavigne

Le hameau d’Arcachon, qui fait partie de la commune de La Teste, ne compte alors que 283 maisons et 400 habitants sédentaires. Proches de l’Empereur Napoléon III, ils obtiennent de ce dernier un décret impérial, en date du 2 mai 1857, qui érige Arcachon en commune. Lamarque de Plaisance, son premier maire, lui donne sa devise : « Hier solitude, aujourd’hui bourg, demain cité ». Ayant acquis les hauteurs d’Arcachon, les frères Pereire décident de monter une vaste opération immobilière à l’image de celle du Parc Monceau qu’ils viennent de réaliser à Paris. Ayant compris les bienfaits de l’air marin sur les malades tuberculeux, ils décident de créer un gigantesque sanatorium ouvert, où les malades pourront séjourner avec leur famille et leurs domestiques dans des maisons louées ou achetées meublées. Ce sera la ville d’hiver, édifiée d’un seul jet, dans les années 1860, selon un plan d’urbanisme soigneusement préétabli : rues et allées dessinées en courbe, de façon qu’il n’y ait pas de courants d’air, parc à l’anglaise, architecture d’inspiration hybride tenant autant du chalet suisse que de la villa algérienne. Très vite, la ville devient un lieu de villégiature à l’année où le luxe et la richesse l’emportent sur la cure. Les hôtels s’ajoutent aux villas et les riches visiteurs viendront bientôt se divertir au Casino Mauresque. En 1900, Arcachon atteindra 4000 habitants et recevra surtout 200 000 visiteurs par an.

Fig 11
crédits : Cédric Lavigne

Un processus similaire est à l’origine du développement de la station balnéaire de Soulac-sur-Mer, en Médoc, où Antoine Trouche aménage, à partir de 1849, un lotissement en bord de mer qui constituera le noyau à partir duquel se développera la ville à partir de 1874, date de l’arrivée du chemin de fer.

Fig 12
crédits : Cédric Lavigne

Multiplication des stations sur tout le littoral girondin :
1900-1960/70 (organisation)

L’instauration des congés payés et la démocratisation progressive des loisirs conduit à une fréquentation sociale plus large des littoraux qui aboutit à une multiplication des stations balnéaires sur le littoral girondin entre le début du XXe siècle et les années 1960/70. Ce processus est favorisé par le désengagement de l’Etat qui, après avoir acquis, au XIXe siècle, le cordon littoral sur lequel ont été réalisés les semis de pins, s’en dessaisit dans le courant du XXe siècle au profit des communes qui acquiert alors les terrains en bord de mer. Celles-ci en profitent pour créer des « fenêtres océanes » ayant pignon sur mer, fonctionnant en binôme avec les anciens villages situés en arrière du cordon dunaire : Vendays/Montalivet ; Hourtin/Hourtin plage ; Lacanau/Lacanau Océan ; Carcans/Carcans plage.

L’action de la Mission Interministérielle d’Aménagement
de la Côte Aquitaine (planification)

Pour encadrer le développement de ces stations et éviter un mitage complet du littoral, l’Etat décide de créer par décret, en 1967, la MIACA (Mission Interministérielle d’Aménagement de la Côte Aquitaine) afin d’assurer « la coordination de l’aménagement de la côte aquitaine, de définir le programme général d’aménagement, d’en déterminer les moyens d’exécution et d’en suivre la réalisation ». Le schéma d’aménagement de la côte girondine est approuvé en 1972. Il fonde quelques grands principes d’action (alternance entre Unités Principales d’Aménagement et Secteurs d’Equilibre Naturel, protection des espaces naturels, création d’un triptyque océan/lacs/forêts) et un programme d’équipements qui sera poursuivi pendant plus de vingt ans (plan de génie sanitaire, réseau de desserte à partir de la route des lacs, maîtrise foncière, programmes d’équipements et d’hébergements touristiques). La MIACA disparaît progressivement après les lois de décentralisation de 1982, pour devenir une mission d’aménagement chargée de la mise en cohérence des actions menées par l’Etat et la Région suite à la loi Littoral de janvier 1986.

Nouvelles représentations : début XXIe siècle

L’adoption d’une perspective de longue durée du rapport des sociétés au milieu littoral permet de mettre en évidence l’apparition d’une nouvelle représentation, moins positive que celle qui s’est développée tout au long des XIXe et XXe siècles, liée au changement climatique et à l’attaque du littoral.

Fig 13
crédits : Cédric Lavigne

Depuis quelques décennies déjà , on observe, en effet, une dilatation des masses d’eau marine ainsi qu’une fonte accélérée des grands glaciers et des calottes glaciaires à l’origine d’une élévation du niveau des océans. La Gironde, comme tous les départements littoraux, est concernée par ce phénomène qui provoque une érosion dunaire et un retrait de côte plus ou moins accéléré suivant les lieux (il est de l’ordre de 7 mètres par an sur la plage de l’Amélie, à Soulac) ainsi qu’un risque de submersion marine dans certains secteurs.

Fig 14
crédits : Sud Ouest
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"La côte atlantique face à l'érosion"
crédits : 20 minutes - Edition de Bordeaux - Elsa Provenzano

La tempête Xynthia, à la fin du mois de février 2010, a permis d’identifier les sites exposés, soit l’aval de l’estuaire de la Gironde, les côtes basses sableuses ou marécageuses (dunes érodées du littoral, mattes mattes terres basses artificielles, gagnées sur les eaux par la construction de digues et marais de l’estuaire) et le Bassin d’Arcachon, les zones les plus exposées étant évidemment celles les plus fortement urbanisées. Pour éclairer les choix politiques qui devront nécessairement être faits, l’Etat, la Région Aquitaine et les Conseils Généraux de la Gironde, des Landes et des Pyrénées-Atlantiques se sont dotés de plusieurs outils d’évaluation, tels l’Observatoire de la Côte Aquitaine ou le GIP-Littoral. Les options sont connues (protections dures par enrochements, digues et épis ; protections douces par restauration des milieux humides ; retrait en arrière du front de mer) ; reste le plus difficile, décider et agir…