3 - L’émergence d’une perception esthétique des paysages

L’exemple du paysage fluvial de la Garonne à Bordeaux

Portés par le genre romantique et l’émergence d’une perception esthétique des paysages, le port de Bordeaux, la vallée de la Garonne et les longs rubans de coteaux qui la bordent à l’ouest font l’objet, à partir du début du XIXe siècle, de nombreuses représentations et descriptions et de la part des peintres, écrivains et voyageurs. Elles apparaissent, ainsi, comme l’une des premières figures paysagères du département. C’est évidemment le port de la Lune qui retient, d’abord, l’attention des observateurs. Premier port de France et un des plus grands d’Europe au XVIIIe siècle, il connaît au début du XIXe siècle une série de modifications tout à fait essentielles avec la construction du pont de Pierre entre 1813 et 1822, l’édification des premiers quais verticaux, en 1852, puis l’ouverture des bassins à flot en 1879 qui accompagne le passage de la voile à la vapeur. Les tableaux qui reproduisent le port, ses navires et les scènes de la vie portuaire témoignent de ces changements considérables depuis Pierre Lacour, en 1804, à André Lhote, en 1912, qui marquent le passage du monde de l’Ancien Régime (fig. 6) à celui des temps industriels (fig. 7).

Fig. 6 : Pierre Lacour, Vue d'une partie du port et des quais de Bordeaux dits des Chartrons et Bacalan, vers 1804, Huile sur toile, Musée des Beaux Arts de Bordeaux.
crédits : Musée des Beaux Arts de Bordeaux - Cédric Lavigne
Fig. 7 : André Lhote, Bassins à flots, vers 1912, Huile sur toile, Collection Daniel Thierry.
crédits : Collection Daniel Thierry - Cédric Lavigne

Alors que, dans la première moitié du XIXe siècle, le port était en pleine expansion, la rive droite restait encore peu habitée, offrant un paysage de coteaux, de vignes et de palus palus terres marécageuses asséchées par drainage et cultivées que de nombreux artistes représentèrent au premier plan de leurs vues du port, comme Antoine Héroult, vers 1850 (fig. 8).

Fig. 8 : Antoine Héroult, Vue du port de Bordeaux prise depuis les hauteurs de Lormont, vers 1850, Aquarelle, plume et encre brune, Collection Daniel Thierry.
crédits : Collection Daniel Thierry - Cédric Lavigne

Mais les coteaux de la rive droite deviennent aussi une figure paysagère à part entière dont la découverte, par les artistes et écrivains, se trouve facilitée par l’ouverture du pont de pierre en 1822. Chez Henri James (1877), les descriptions du coteau de Lormont, qui court en rive droite, répondent ainsi à celles des quais du XVIIIe siècle qui lui font face : « Quand on regarde les collines qui se dressent derrière la Garonne, on les voit sous le soleil d’automne, ornées de la silhouette rousse et prospère de tel ou tel clos immortel ». Victor Hugo relève aussi cet horizon de verdure dans sa description de Bordeaux : « Prenez Versailles et mêlez-y Anvers, vous avez Bordeaux.(...) Ajoutez à cela, mon ami, la magnifique Gironde encombrée de navires, un doux horizon de collines vertes, un beau ciel, un chaud soleil, et vous aimerez Bordeaux, même vous qui ne buvez que de l’eau et ne regardez pas les jolies filles ». Mais c’est Stendhal (1838) qui décrit le premier l’importance esthétique du coteau de la rive droite à Bordeaux : « Hier, j’ai commencé mes courses par une promenade le long de cet admirable demi-cercle que la Garonne forme devant Bordeaux. [...] La colline vis-à-vis, à une demie lieue au-delà de la Garonne, sur la rive droite, est faite exprès pour plaire aux yeux. Elle vient se terminer au fleuve, au village de Lormont, à l’extrémité nord de cet admirable demi-cercle ». Et d’ajouter, contemplant le coteau de Lormont depuis le bateau à vapeur qui le conduit à Blaye : « Je me tiens sur le pont malgré les gouttes d’eau. Je veux voir en détail cette admirable colline de Lormont, qui se compose de mamelons successifs dont les crêtes sont couronnées de maisons de campagne et de grands arbres ». Ardouin Dumazet, presque un siècle plus tard (1903), décrit ce même paysage depuis le pont d’un bateau à aubes : « Les coteaux de Lormont, raides, rocheux, verdoyants, couronnés de châteaux et de villas entourés de parcs d’une végétation opulente et grasse, commandent ce passage rétréci du fleuve. Il y a là-haut d’adorables sentiers entre des haies de lauriers et de lauriers-tins dont la somptueuse végétation hivernale m’a laissé un souvenir persistant des quelques mois pendant lesquels j’habitai Bordeaux. [...] Dans un pli de cette colline, sorte de val étroit — ou plutôt de fissure — franchi par un viaduc du chemin de fer qui sort d’un tunnel pour pénétrer dans un autre, est insérée l’unique rue de Lormont, aboutissant au petit port bordé de cafés et de restaurants où les bordelais viennent en foule le dimanche ». Louis Burgade représente, presque à la même époque et de façon très proche, le village de Lormont installé sur ses deux collines, le Cap du Tureu au nord et la Roqua au sud, encadrant une étroite vallée. On y distingue même le tunnel et le viaduc du chemin de fer reliant Paris à Bordeaux, évoqué par Dumazet (fig. 9).

Fig. 9 : Louis Burgade, La ligne de chemin de fer à Lormont, 1849, Huile sur toile, Collection Daniel Thierry.
crédits : Collection Daniel Thierry - Cédric Lavigne