2 - L’inexistence d’un paysage productif

La vigne

Si la littérature technique est abondante sur la viticulture, le vin et l’oenologie, les paysages de la vigne en Bordelais ont paradoxalement peu retenu l’attention des artistes, des écrivains et des voyageurs. En 1838, Stendhal parcourt le Médoc de Pauillac à Lesparre sans éprouver d’émotions particulières devant le paysage traversé. D’où une description clinique des vignes « qui couvrent ici tout ce qui n’est pas bois de pins » : Et d’ajouter : « Tout ce qui n’est pas bois et vignes en ce grand nom de Médoc fait que je le considère avec admiration ».Les représentations picturales de la vigne n’existent guère plus que les descriptions littéraires. Robert Coustet, qui dans son livre Bordeaux, l’art et le vin a cherché les représentations paysagères se rapportant à la vigne, note ainsi : « Le vignoble est-il un bon sujet de paysage ? Il ne semble pas, si l’on s’en réfère au bilan présenté par la peinture bordelaise. Alors que les maîtres Bordelais ont fait de la forêt landaise, des côtes océanes et des dunes un thème privilégié, ils se sont peu préoccupés de représenter les vignes ». L’exemple d’Odilon Redon illustre ce fait de façon caricaturale. Passant ses mois d’été dans le domaine familial de Peyrebade, près de Listrac, il ne retient des paysages médocains que la lande qui commence au bout de l’allée de Peyrelebade, ses étendues plates et pauvres, ses maigres arbrisseaux, et parfois un arbre qui, dans cette nudité, prend une singulière importance. Seuls quelques peintres se sont attachés à ce sujet (parmi lesquels on retiendra Antoine Héroult, Alfred Mouillon ou M. Pargade), livrant depuis les coteaux de l’Entre-deux-Mers, des vues panoramiques sur les vallées de la Dordogne et de l’Isle au premier rang desquelles figurent quelques rangs de vignes. Mais elles ne sont qu’un élément du paysage d’où émerge le plus souvent, au loin, Libourne et la Dordogne (fig. 4) ou le tertre de Fronsac (fig. 5).

Fig. 4 : Alfred Mouillon, Vue des vignobles libournais, 1882,Huile sur toile, Collection Daniel Thierry.
crédits : Collection Daniel Thierry - Cédric Lavigne
Fig. 5 : Antoine Héroult, Vue des vignobles libournais, vers 1840-45, Crayon et gouache, Collection Daniel Thierry.
crédits : Collection Daniel Thierry - Cédric Lavigne

Les livres sur la vigne et le vin offrent des représentations innombrables des châteaux. Et à peu près jamais des paysages de vigne ! À l’évidence, le château cache le paysage. Et les quatre gravures extraites de l’Album vinicole de Gustave de Galard (vers 1836-1840), qui élargissent les champs de vision aux alentours des châteaux, sont les exceptions qui confirment la règle. Il faut attendre la fin du XXe siècle pour que ces paysages commencent à exister et à être reconnus, notamment au travers de la photographie. L’invention des paysages viticoles girondins est toute récente.