1 - Le plateau et la forêt des Landes

La majeure partie des terres girondines situées à l’ouest de la Garonne et de l’estuaire de la Gironde (exception faite de leurs vallées alluviales) fait partie d’une vaste région naturelle, bien individualisée par ses caractères géologiques (une morne plaine de sable), qui forme un triangle entre l’Océan Atlantique, la Garonne et l’Adour.

Sur ce vaste plateau règne sans partage la forêt cultivée de pins maritimes qui est aussi la plus grande forêt d’Europe [1]. Malmenés par les tempêtes Martin et Klaus de 1999 et 2009, la forêt et les sylviculteurs se voient aujourd’hui disputer ces lieux par d’autres projets et d’autres acteurs. Inscrire ces projets nouveaux dans une histoire de longue durée du rapport et des usages des sociétés à ces lieux et milieux permet de dépasser les conflits actuels et d’ouvrir sur des scénarios prospectifs.

Les pays de la forêt landais et les différentes types de landes (d'après L. Papy)
crédits : L. Papy

Une situation d’héritage : le régime agro-pastoral des sociétés médiévales et modernes de la Lande

Cette région est marquée par de fortes contraintes géo-physiques : un réseau hydrographique peu hiérarchisé (la petite et la grande Leyre et leurs maigres affluents, dans la partie centrale du plateau), d’immenses interfluves privés de drainage naturels, donc gorgés d’eau une bonne partie de l’année, des sols siliceux extrêmement pauvres (le podzol landais) formant en profondeur des bancs d’alios alios grès ferrugineux typique des Landes de Gascogne, issu de la cimentation des sables imperméables. La flore à l’état naturel y est peu variée : genêts, ajoncs, bruyères, molinie et sur quelques monticules argileux (antérieurement à l’extension de la forêt cultivée), quelques bouquets de pins ou de chênes tauzins. Ce milieu a imposé de lourds déterminismes aux sociétés qui vivaient sur la Lande, antérieurement à l’enrésinement généralisé des communaux au milieu du XIXe siècle, et qui ont dû composer avec la rareté des ressources naturelles. En effet, la terre est si pauvre qu’elle ne pouvait être cultivée que par l’apport de grandes quantités d’engrais provenant de la litière des moutons transformée en fumier : sans landes pas de troupeaux, donc pas de fumure donc pas de cultures.

L'équilibre agro-pastoral des pays de la Lande avant l'enrésinement
crédits : Cédric Lavigne

Cette équation a fondé le fragile équilibre du régime agro-pastoral des sociétés médiévales et modernes de la Lande. Il rend compte des formes d’organisation de l’écoumène écoumène notion géographique pour désigner l’ensemble des terres anthropisées (habitées ou exploitées par l’Homme) * telles que nous permettent de les appréhender au XVIIIe siècle les cartes de Masse, de Belleyme et de Cassini : des îlots de peuplement et d’occupation, reliés entre eux par des réseaux de chemins et de voies de grand parcours, entourés d’immenses étendues de landes et de marécages.

Les quartiers du Temple (33) sur la carte de Belleyme
crédits : Cédric Lavigne

C’est cette société agro-pastorale et ce paysage que Félix Arnaudin a photographié à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle — ses clichés ne concernent toutefois que l’actuel département des Landes —, avant qu’ils ne disparaissent définitivement avec la généralisation de l’enrésinement des communaux après la loi de 1857.

Félix Arnaudin, Bergers à la Mouleyre, Commensacq, Photographie.
crédits : Collection Musée d'Aquitaine, Bordeaux

Dans cet équilibre, la forêt naturelle de pins et de feuillus, très présente le long des vallées (forêt-galerie) et sur les têtes de vallons, entrait directement en concurrence avec l’homme pour la colonisation des terres les plus saines. Elle fut donc défrichée au profit des champs et des pacages : « Le Landais fut l’ennemi de l’arbre avant de le ressusciter » (J. Sargos). Sur la Lande, c’est à l’emplacement des anciens bois de pins et de feuillus que furent implantés les quartiers et François Lalanne a posé l’hypothèse que les chênes et les châtaigniers centenaires des airiaux actuels pourraient être les rescapés de ces bois primitifs.

Fig. 5 : L'implantation des airials et des cultures au détriment des bois résiduels de pins et de feuillus (exemple d'un quartier de la commune du Temple, d'après la carte de Belleyme)
crédits : Cédric Lavigne

L’émergence de la sylviculture (fin XVe-début XVIe siècles)

La réformation des coutumes de la prévôté et de la ville de Dax en 1514 laisse apparaître une disposition nouvelle qui n’apparaît pas dans les textes du Moyen Age : la liberté de clore ses bois pour les protéger des dommages causés par le bétail. « Et si, en aubarèdes, taillis et jeunes pinhadars, le betail du voisin y est trouvé, le seigneur du bestail paye le domage au seigneur de l’heritage ». Cet article enseigne qu’en 1514 on créait déjà des forêts artificielles de pins maritimes (pinhadars) et que cette pratique était suffisamment ancienne et répandue pour qu’il soit nécessaire de légiférer à son sujet (elle pourrait dater du XVe siècle). Les coutumes locales, permettant l’appropriation individuelle des terres (droit de perprise) et leur mise en défens, favorisèrent ce processus d’enrésinement de la Lande, permettant l’enrichissement de quelques paysans hardis que Roger Sargos appelle les paysans propriétaires.

La transformation de l'équilibre agro-pastoral des pays de la Lande et la transformation de la société
crédits : Cédric Lavigne

Cette extension de la forêt cultivée est liée à la pratique du gemmage (pratique attestée dès la protohistoire dans les Landes) qui consistait à recueillir la sève des pins et à la transformer en pains de résine (pour les chandelles et les torches), en poix (pour enduire les cordages et les voiles des bateaux) ou en térébenthine. En raison des difficultés du transport, le bois, pour la majorité, était transformé en charbon. Cette colonisation des bois de pinhadars semble démarrer au XVe siècle (peut être avant) depuis les grands massifs naturels qui bordaient les vallons de la Grande Lande, dans l’intérieur des terres (Salles, Belin et Béliet), et du littoral depuis La Teste (Gironde) jusqu’à Capbreton (Landes) et au-delà vers le sud, en direction de Bayonne (Marensin et Maremne). Le rôle du port de Capbreton est de ce point de vue parfaitement établi.

Développement de la sylviculture et prise de conscience de l’étendue du désert landais (organisation) aux XVIIe et XVIIIe siècles

Depuis le Sud et le centre du plateau, la forêt artificielle gagne progressivement vers le Nord au début du XVIIe siècle, sous l’impulsion de seigneurs entreprenants, de parlementaires mais aussi de marchands, de bourgeois et de gros et moyens laboureurs. Au XVIIIe siècle, le mouvement prend de l’ampleur en bordelais où l’on assiste à une véritable fureur de planter, en raison de la demande en bois à brûler et surtout d’échalas pour le vignoble. En revanche, sur la majeure partie du plateau landais, l’absence de drainage et la rareté des communications excluront les grands ensemencements jusqu’au XIXe siècle. A quel type de planimétrie ces opérations ont-elles abouti ? Sur la commune du Teich, les plantations de Daniel Néser, banquier et spéculateur suisse qui engloutira sa fortune dans un projet de colonie agricole, adoptent un ordonnancement géométrique, avec de grandes allées tracées en étoile et des ronds-points centraux qui trahissent les idées de l’urbanisme des lumières.

Le plan géométrique de la forêt Nézer, sur la commune du Teich (33), d'après la carte de Belleyme
crédits : Cédric Lavigne

Dans la plupart des cas, toutefois, il est probable que les enrésinements se sont faits par agrégations de parcelles, sans plan préétabli. La recherche, sur ce point, doit encore progresser, mais quoi qu’il en soit, il est certain que ces opérations, en certains lieux, ont progressivement développé une trame plus ou moins continentalisée et étendue dans l’espace.Cette colonisation progressive du pin sur la Lande au cours des XVIIe et XVIIIe siècles s’accompagne d’une prise de conscience de l’étendue du désert landais grâce à deux entreprises majeures de levées cartographiques : celle de Claude Masse en Médoc et Pays de Buch entre 1688 et 1724 et surtout celle de Belleyme, à l’échelle de la généralité de Guyenne, entre 1761 et 1819. Charles-Robert Boutin, administrateur épris de progrès, ardent admirateur de physiocrates, souhaitait connaître l’étendue de ces déserts qu’il rêvait de défricher, ainsi que la situation des dunes et des côtes. Dès le départ, les Landes s’inscrivirent donc au cœur de l’opération. Ces cartes participent de la prise de conscience de la nature, de la qualité et de l’étendue de ces lieux (les habitations, les labours, les cours d’eau, les marais, les bois, les vignes, les chemins sont représentés avec une admirable précision) et accompagnent le développement de l’enrésinement à l’œuvre à cette époque (XVIIe-XVIIIe s.). Partout, néanmoins, les plantations de pins sont freinées par le poids du pastoralisme ainsi que par les réticences des paysans à abandonner leurs vacants.

La mise en système d’un schéma de représentations (XVIIIe-début XIXe siècles)

À partir du XVIIIe siècle et durant la première moitié du XIXe siècle s’affirme un puissant courant d’opinion, émanant d’une élite savante et urbaine de hauts fonctionnaires, d’éditorialistes et d’entrepreneurs pétris de la philosophie de l’histoire héritée des Lumières, qui sur la base de correspondances entre réalités géographiques et caractères anthropologiques, décrit les Landais comme de mauvais sauvages peuplant une steppe marécageuse entièrement vide.

Les habitants de la Lande dans l'iconographie de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle (exemple)
crédits : Cédric Lavigne

« Il faudra bien du temps avant que la lande ait cessé d’offrir au regard attristé, pendant l’été, la nudité des déserts d’Afrique, pendant l’hiver, l’humide et froide surface des marais de la Sibérie », écrit ainsi en 1855 le géographe Malte-Brun [2]. La définition de cet ethnotype landais (le quadrumane) figure locale du primitif universel, associé à la réprobation de lieux associés à l’Ancien Régime participe de la construction du récit historique et géographique de l’Etat Nation.

Le schéma anthropologique de l'espace-temps moderne fondé sur le dualisme centre/marges (d'après CHOUQUER (G.), Quels scénarios pour l'histoire du paysage ? Orientations de recherche pour l'archéogéographie, Coimbra, Porto, 2007, p. 136)
crédits : Gérard Chouquer

Un lyrisme conquérant domine la plupart des textes se rapportant aux Landes dans lesquels une obsession se fait jour, celle de coloniser ce désert afin d’annexer au Royaume une nouvelle province. La sauvagerie des lieux et des hommes contribue ainsi à justifier cette colonisation intérieure, laquelle fait écho à la colonisation de l’Afrique qui se déroule à la même époque : [Leur seule patrie est] « ce grand désert sablonneux, le Sahara de la France, qui attend leur dépouille, et qui doit bientôt recouvrir ces derniers sauvages destinés sans doute à disparaître sans retour. La civilisation, en effet, les chasse devant elle, comme fait aux Etats-Unis la colonisation américaine » (H. Ribadieu, 1859 [3]).

Nouveau processus d’émergence (XVIIIe-début XIXe siècles)

Forts de ce schéma de représentations et portés par les idées des physiocrates qui considèrent que nulle terre, si pauvre soit-elle, ne peut rester stérile sous la double action de l’intelligence et des capitaux, de multiples projets voient le jour. Ainsi à Certes, au nord-est du bassin d’Arcachon, où le marquis de Civrac accense, en 1757, 240 000 arpents de landes en vue d’y établir de nouveaux habitants (pas moins de 300 000 personnes sont attendues !) ; au Teich, où le banquier suisse Néser acquiert du seigneur de Ruat, en 1766, 40 000 journaux en vue d’y implanter une colonie de peuplement. Mais parce que le dogme physiocratique plaçait la céréaliculture et l’élevage au-dessus de tout, ces projets échouent lamentablement les uns après les autres. Ailleurs, dans le même temps, d’autres tentent de développer la culture de l’arachide, d’acclimater le buffle et le dromadaire.

Importés d'Egypte en 1827, les premiers dromadaires furent introduits sur les landes du domaine d'Arès. Ils seront réformés dans le Médoc, sur les terres du château de Lamarque (lithographie de Gustave de Galard et Joseph Félon, vers 1830, d'après SARGOS (J.), Histoire de la forêt landaise, Bordeaux, 1997)
crédits : Cédric Lavigne

Tous font faillite. Certains, plus conscients des réalités locales, préconisent la culture du pin. En 1776, Guillaume Desbiey rédige un mémoire sur La meilleure manière de tirer parti des Landes de Bordeaux, tirant le bilan d’un essai de fixation d’une dune mobile, entrepris avec son frère Matthieu, en 1769, à Saint-Julien-en-Born. Desbiey souligne que le plus grave obstacle à la mise en valeur des terres, outre la stagnation des eaux, est l’absence de voies de communication. Il préconise ainsi la construction d’un canal permettant de transporter les produits de la forêt dont il recommande la plantation. C’est cette idée que Claude Deschamps et son gendre Billaudel tenteront en vain de concrétiser dans le second quart du XIXe siècle à travers un ambitieux projet de canal reliant l’Adour à la Garonne à travers les Landes. Dans le même temps, François de Ruat, le dernier Captal de Buch, ensemence des lettes (dépressions situées entre les dunes) dans les environs d’Arcachon et du Cap-Ferret aidé en cela par un homme du pays, Peyjehan jeune. C’est dans ce même secteur et avec l’aide du même Peyjehan jeune que Nicolas Bremontier, ingénieur de l’administration royale, expérimente entre 1786 et 1793 la culture du pin maritime pour fixer la dune littorale entre Le Pyla et Arcachon.

Planification et auto-organisation dans la durée (XIXe-XXe siècles)

La rédaction, par Brémontier, d’un Mémoire sur les dunes, dressant un bilan très positif de ses essais de plantation de pins est envoyé au gouvernement à Paris en 1796. En 1801, Brémontier est nommé président de la Commission des dunes tandis qu’un arrêté signé des consuls de la République initie la fixation systématique des dunes du littoral des départements de la Gironde et des Landes. Cette politique sera suivie jusqu’en 1867 et verra la plantation de 90 000 hectares de pins le long du cordon littoral. La révolution technologique des chemins de fer, qui s’opère au même moment, modifie les données de l’équation posée par Guillaume Desbiey s’agissant de l’absence de voies de communication. L’ouverture de la ligne de Bordeaux à La Teste par les frères Pereire, dans les années 1840, marque le développement d’un vaste réseau départemental, et ouvre le boisement des terres pauvres qui s’affirme alors, au nom de l’intérêt national, comme une priorité de l’aménagement du territoire.

Le réseau des voies ferrées au XIXe siècle
crédits : Cédric Lavigne

Vers 1850, Jules Chambrelent, Ingénieur des Ponts et Chaussées, est chargé de l’assèchement et de la mise en culture des 700 000 hectares du plateau landais. L’ultime obstacle restait alors d’arracher aux communautés villageoises les landes dont elles avaient besoin pour leur bétail et qu’elles possédaient à titre personnel ou collectif depuis des temps immémoriaux. Sous l’impulsion de Napoléon III, est alors votée, le 19 juin 1857, une loi qui oblige les communes à assainir et à ensemencer leurs vacants.

La loi du 19 juin 1857 relative à l'enrésinement des vacants
crédits : Cédric Lavigne

Un grand nombre de propriétaires fonciers profitent dès lors du réseau des collecteurs pour mettre leurs parcelles en culture. Les pins, qui couvrent déjà près d’un million d’hectares au début du XXe siècle, vont prendre peu à peu la place des moutons et les gemmeurs ceux des bergers, marquant la bascule d’un système d’autarcie agraire, reposant sur des solidarités communautaires, à une forêt privée ouverte sur le marché. Entrée de plain-pied dans l’ère industrielle, la forêt se trouve à l’aube du XXe siècle au seuil de son âge d’or. Il durera jusqu’après la seconde guerre mondiale qui marque la fin du gemmage, concurrencé puis définitivement remplacé par les produits dérivés du pétrole. L’arbre d’or perd alors ce qui faisait la raison d’être de son exploitation et ne sera plus exploité, désormais, que pour son bois, principalement pour faire du lambris, de l’aggloméré et de la pâte à papier.

Nouveau processus d’émergence (fin XXe-début XXIe siècles)

Quel est l’avenir de la forêt cultivée ? Nul ne le sait, évidemment, mais la vision dynamique, adoptée ici, du rapport des sociétés à ces lieux et ces milieux, pensé en termes de cycles, permet de saisir, à coup sûr, un nouveau processus d’émergence à l’œuvre depuis quelques années.

Les cycles d'évolution des paysages du plateau landais
crédits : Cédric Lavigne

C’est le troisième, après celui du XVIe siècle qui voit l’apparition des premières plantations de pins maritimes, puis du XVIIIe siècle qui expérimente, de façon brouillonne, différentes solutions de mise en valeur du plateau landais, parmi lesquelles émergera la systématisation de la culture du pin. Le processus actuel est lié à la question de la pérennité de la forêt landaise après les tempêtes Martin de 1999 et Klaus de 2009 (plusieurs dizaines de millions de m3 de chablis à chaque fois) et à la disponibilité d’un important foncier qui pourrait être utilisé pour l’implantation de fermes solaires. Déjà, au début des années 1950, de nombreux sylviculteurs avaient renoncé à reboiser les parcelles brûlées lors des incendies de l’été 1949, permettant l’implantation des « grands champs », gigantesques parcelles d’un seul tenant vouées à la maïsiculture.

L’objectif de réduction des émissions de gaz à effets de serre (GES) promu dans le cadre de la politique d’atténuation des effets du changement climatique porté par le Grenelle de l’environnement, pousse à la valorisation des énergies renouvelables, dont le solaire, qui trouve en Gironde des conditions favorables, tant en termes d’ensoleillement que de foncier disponible. Plusieurs projets sont ainsi déjà à l’étude ou en voie de réalisation en Gironde, à Saint-Symphorien, Cestas, Préchac et Cazalis portés par l’obligation faite à EDF de racheter, à un prix très supérieur à celui du marché, l’électricité ainsi produite. Les adversaires à ces projets d’implantation, parmi lesquels de nombreuses associations de défense de l’environnement mais également de sylviculteurs, mettent en avant le rôle de la forêt dans la capture du CO2 (puits de carbone) sans vraiment convaincre pour le moment. Le changement climatique devient l’argument d’une nouvelle guerre économique entre anciens et modernes. Sera-t-il à l’origine d’une nouvelle bifurcation des paysages ?

2 - Le littoral girondin

Lieu d’aménités, associés au bien-être et à la « Nature », le littoral girondin est marqué depuis quelques décennies par des dynamiques naturelles sourdes (élévation du niveau de l’océan, érosion du trait de côte, retrait dunaire), voire violentes comme en décembre 2009 lors de la tempête Klaus, ou plus récemment en février 2010, lors de la tempête Xynthia, heureusement moins dramatique qu’en Vendée ou Charente-Maritime. Une nouvelle représentation émerge ainsi progressivement qu’une histoire de longue durée du rapport et des usages des sociétés à ces lieux et milieux permet de mettre en perspective.

Des milieux mouvants et dévorants (héritage)

Commencée il y a environ 14000 ans, la transgression flandrienne (remontée durable du niveau marin après la dernière période glaciaire) a amené l’océan de – 80 mètres environ à son niveau actuel vers 3500 ans avant J.-C.

Fig 1
crédits : Cédric Lavigne
Fig 2
crédits : Cédric Lavigne

Elle a été suivie, au cours des deux derniers millénaires avant notre ère (et au-delà jusqu’aux temps modernes), de variations de faible amplitude du niveau des eaux océanes, découvrant et recouvrant successivement des étendues plus ou moins importantes de la zone littorale. Le sable et les alluvions accumulés au débouché des estuaires de la Garonne, de la Leyre et des multiples ruisseaux qui rejoignaient l’océan à travers le plateau landais, repris puis redéposés par les courants tournants de la dérive littorale du golfe de Gascogne, ont alors été mobilisés par les vents dominants soufflants de l’Ouest et du nord-ouest, amorçant la formation du massif dunaire aquitain actuel. Deux générations de dunes (« paraboliques » et « barkanoïdes »), dont l’architecture tient à l’alternance de climats secs ou humides, résultent de ces régressions marines.

Ces dunes, en faisant obstacle à l’écoulement des rivières qui drainaient le plateau landais (appelés localement des courants), vont rapidement provoquer des accumulations d’eau douce en arrière du massif dunaire dont le niveau ne cessera de s’élever avec le temps, conduisant à la formation de la chaîne des lacs rétro littoraux actuels de la côte Aquitaine. L’histoire des populations de la zone littorale girondine est, depuis l’époque préhistorique, indissociablement liée à celle de l’activité dunaire et à la formation des lacs, avec lesquelles elles ont dû composer. Les sites archéologiques conservés au fond du lac de Cazaux en constituent l’un des plus anciens témoignages. Installés en bordure de la Gourgue dès le Premier Âge du fer (Ve siècle avant J.-C. environ), les hommes ont dû plusieurs fois déplacer leur habitat vers l’amont devant la progression des zones humides.

Fig 3
crédits : Cédric Lavigne

Trois sites ont ainsi été identifiés, datés respectivement du Premier Âge du Fer (Put Blanc), du Second Âge du Fer (Estey estey petit chenal ; partie d’un cours d’eau se trouvant à sec à marée basse du Large) et de l’époque gallo-romaine (Losa). Ce dernier, d’une superficie d’environ 2 ha, est une station routière mentionnée dans l’itinéraire d’Antonin (IIIe siècle après J.-C.) établie au sud du pont qui permettait à la voie romaine littorale reliant Bordeaux (Burdigala) à Dax (Aquae Tarbellicæ) de franchir la Gourgue.

Fig 4
crédits : Cédric Lavigne
Fig 5
crédits : Cédric Lavigne
Fig 6
crédits : Cédric Lavigne

Les piles en bois de ce pont (datées de la deuxième moitié du Ier siècle avant J.-C.) ont été retrouvées, ainsi qu’un fanum (temple) en « garluche » et un important mobilier témoignant de la circulation des hommes et des marchandises (céramiques, monnaies, bijoux, etc.). Au IIIe siècle après J.-C., la montée des eaux rendant ce franchissement impraticable, une dérivation de la voie et un nouveau pont furent aménagés 500 mètres en amont. D’autres témoignages, cette fois textuels, illustrent les contraintes imposées aux hommes par ces milieux mouvants. C’est le cas à partir du XVIe siècle, où l’émergence d’une documentation écrite de type narratif (très différente des sources normatives juridiques de la fin du Moyen Age) permet de saisir les conséquences désastreuses de l’activité dunaire. Ainsi Montaigne, dans un passage des Essais, indique que son frère a vu en Médoc « une siene terre ensevelie soubs les sables que la mer vomit devant elle » ; et d’ajouter : « Les habitans disent que, depuis quelque temps, la mer se poulse si fort vers eux, qu’ils ont perdu quatre lieües de terre ». Claude Masse, au siècle suivant, affirme, dans ses mémoires, avoir vu « plusieurs forêts et grands bois de haute futaie engloutis sous le sable, et passer un cheval sur le sommet des arbres qui ne paroissent plus que par quelques bouts de branchages ». Et de rapporter les dires de paysans affirmant avoir « vu changer de place deux ou trois fois un même village ». De fait, on trouve sur sa carte du secteur du Porge un toponyme « vieille église » situé au milieu du massif dunaire, signalant l’emplacement d’une église ensevelie sous les sables…

Fig 7
crédits : Cédric Lavigne

D’autres cas sont plus connus, comme l’église romane Notre Dame de Fin des Terres de Soulac, ensevelie depuis le XVIe siècle au moins, qu’une souscription de l’archevêque de Bordeaux, lancée en 1858, permis de désensabler et de restaurer.

Fig 8
crédits : Cédric Lavigne

Premières plantations de pins sur les dunes :
début XVIIIe siècle (émergence d’un processus)

L’idée de fixer les dunes au moyen de la plantation de pins maritimes revient à Jean-Baptiste Amanieu de Ruat, baron d’Audenge et conseiller du roi en la cour du parlement de Bordeaux, qui rachète le captalat de Buch à la famille de Foix-Grailly en août 1713. Pour protéger sa seigneurie de l’invasion des sables et faire produire un revenu à une portion stérile de son territoire, il sème des pins dans la zone du Béquet, puis baille à fief, en 1727, les lètes (vallées humides situées entre les dunes) du Grand Baron et de la Prade, à charge pour le preneur de les planter en pignadas. L’expérience se révèle un succès, jusqu’à ce qu’un berger, estimant que les droits d’usage immémoriaux des habitants de la seigneurie sur les vacants étaient bafoués, ne mette le feu aux semis de pins, ruinant le projet. Il faudra près d’un demi-siècle de tractations pour qu’aboutissent les démarches entreprises auprès du Roi de France par les descendants de Jean-Baptiste Amanieu de Ruat et que soit réuni, au corps de fief du Captalat, l’ensemble du massif des dunes littorales situées dans la seigneurie.Enfin autorisé à boiser les sables (dont l’accès est désormais interdit aux troupeaux), François de Ruat plante en pins, entre 1782 et 1787, avec l’aide de son homme de main Peyjehan jeune, plusieurs lètes à proximité de La Teste, depuis la pointe de Bernet jusqu’au Moulleau, ainsi qu’au Cap-Ferret. Mais alors que l’argent vient à manquer, son entreprise se trouve relayée par un administrateur zélé du corps des Ponts et Chaussées : Nicolas Brémontier.

De la nécessité de fixer les dunes :
milieu XVIIe-XVIIIe siècle (représentation)

C’est que, depuis le milieu du XVIIe siècle, les suppliques, émanant des habitants des paroisses voisines du littoral, s’étaient accumulées sur les bureaux des intendants : « les sables que les ventz impetueux avancent dans les pays (menacent de recouvrir) clochés et villages entiers » ; « les habitants qui voyent chaque jour perir leurs biens soubz le sablon de la mer (sont obligés) de reculer leurs habitations a mesure que les ventz et les tempestes portent les sables sur leurs heritages ». Convaincu, à l’image de Nicolas Brémontier, « que le riche territoire des environs de Bordeaux ne [soit] un jour couvert de trois ou quatre cens pieds de sable », l’intendant Fargès demande en 1760 qu’on dresse partout des procès-verbaux pour constater les progrès des dunes et qu’on se renseigne sur « les moyens d’y pourvoir afin que le gouvernement pourroit y donner une solution sérieuse ». Brémontier ayant eu vent des essais de François de Ruat à La Teste lui propose alors, fort des crédits que le gouvernement est prêt à lui accorder, de prendre le relais de ses efforts. Il engage Peyjehan jeune, l’homme de main du Captal de Buch, et sème une bande de terre qui rejoint au Moulleau les semis seigneuriaux.

Fig 9
crédits : Cédric Lavigne

Les expérimentations se poursuivront, malgré la tourmente révolutionnaire, jusqu’en 1793 grâce au zèle de Peyjehan qui ira jusqu’à avancer de sa poche le salaire des ouvriers.

La fixation systématique du cordon dunaire : début XIXe-début XXIe siècles (Planification et auto-organisation dans la durée)

La rédaction, présidée par Brémontier, d’un Mémoire sur les dunes, dressant un bilan très positif des essais de plantation de pins est envoyé au gouvernement à Paris en 1796. En 1801, Brémontier est nommé président de la Commission des dunes, tandis qu’un arrêté signé des consuls de la République initie la fixation systématique des dunes du littoral des départements de la Gironde et des Landes : « Il sera pris des mesures pour continuer de fixer et planter en bois les dunes des côtes de Gascogne, en commençant par celles de La Teste de Buch, d’après les plans présentés par le citoyen Brémontier, ingénieur, et le préfet du département de la Gironde ». La même année, des ateliers de fixation sont établis au Verdon, afin de protéger la navigation sur la Gironde, puis rapidement au Cap-Ferret, sur la côte d’Arcachon, à La Teste et à Mimizan. En 1816, 4500 hectares sont déjà fixés non sans contestations des nobles propriétaires qui espéraient faire valoir leurs droits, en vain. En 1817, l’administration des Ponts et Chaussées prend en charge les travaux afin de les mener à plus grande échelle et enfin, en 1862, c’est au tour des Eaux et Forêts. Cette politique sera suivie jusqu’en 1867 et verra la plantation de 90000 hectares de pins le long du cordon littoral du golfe de Gascogne.

La mode des bains de mer : 1750-1840 environ (représentation)

Alors qu’en Gironde le littoral est encore perçu comme une frange mouvante et dangereuse, une autre représentation de la mer s’élabore, d’abord en Angleterre puis progressivement dans toute l’Europe, portée par le courant hygiéniste qui se développe dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. À Lewes, le Docteur Richard Russell prescrit à ses patients l’utilisation médicale des bains d’algues et d’eau glacée dont il vante les vertus purgatives, vivifiantes et cicatrisantes. En 1730, il fait construire à Brighton, petit village de pêcheurs du Sud de l’Angleterre, un établissement de bains qui attire rapidement la bonne société londonienne (elle recevra en 1783 le patronage du futur roi Georges IV) attirée par cette nouvelle mode des bains thermaux aux vertus médicinales. Ce courant hygiéniste, lié à la médicalisation de la mer, se développe en France dans la première moitié du XIXe siècle, porté par les classes aristocrates et bourgeoises, les seules à pouvoir profiter de ces innovations thérapeutiques (Eugénie, fille de la comtesse de Montijo et future impératrice, se baigne à Biarritz dès 1838). On pratique alors le bain froid « à la lame », qui consiste à s’exposer aux percussions des vagues, en « bathing machine », sorte de roulotte cabine, qui, associé au bain chaud en kiosque, est réputé d’une utilité médicalement hygiénique et dépurative. Cette mode va progressivement être relayée, dans la seconde moitié du XIXe siècle, par les aspirations nouvelles suscitées par la Révolution industrielle. La plage (comme la montagne) s’intègre alors à la riche fantasmagorie des lisières et s’oppose à la pathologie urbaine générée par les usines et ses pollutions. Paradoxalement, c’est l’avènement du chemin de fer porté par la révolution industrielle qui, en reliant les grands centres urbains aux côtes, va permettre une fréquentation accrue des villes littorales par la haute société (Le Touquet dans le Pas-de-Calais, Deauville dans le Calvados, Granville dans la Manche) et faire émerger le concept de station balnéaire. Les familles royales et l’aristocratie jouent un grand rôle dans le développement de certaines de ces stations, comme à Monte-Carlo ou, en Gironde, à Arcachon.

Apparition des premières villes balnéaires :
seconde moitié du XIXe siècle (émergence)

Isaac et Emile Pereire, riches financiers et promoteurs immobiliers bordelais, ayant racheté la compagnie du Midi, décident de prolonger la ligne de chemin de fer reliant Bordeaux à La Teste jusqu’à Arcachon en 1857.

Fig 10
crédits : Cédric Lavigne

Le hameau d’Arcachon, qui fait partie de la commune de La Teste, ne compte alors que 283 maisons et 400 habitants sédentaires. Proches de l’Empereur Napoléon III, ils obtiennent de ce dernier un décret impérial, en date du 2 mai 1857, qui érige Arcachon en commune. Lamarque de Plaisance, son premier maire, lui donne sa devise : « Hier solitude, aujourd’hui bourg, demain cité ». Ayant acquis les hauteurs d’Arcachon, les frères Pereire décident de monter une vaste opération immobilière à l’image de celle du Parc Monceau qu’ils viennent de réaliser à Paris. Ayant compris les bienfaits de l’air marin sur les malades tuberculeux, ils décident de créer un gigantesque sanatorium ouvert, où les malades pourront séjourner avec leur famille et leurs domestiques dans des maisons louées ou achetées meublées. Ce sera la ville d’hiver, édifiée d’un seul jet, dans les années 1860, selon un plan d’urbanisme soigneusement préétabli : rues et allées dessinées en courbe, de façon qu’il n’y ait pas de courants d’air, parc à l’anglaise, architecture d’inspiration hybride tenant autant du chalet suisse que de la villa algérienne. Très vite, la ville devient un lieu de villégiature à l’année où le luxe et la richesse l’emportent sur la cure. Les hôtels s’ajoutent aux villas et les riches visiteurs viendront bientôt se divertir au Casino Mauresque. En 1900, Arcachon atteindra 4000 habitants et recevra surtout 200 000 visiteurs par an.

Fig 11
crédits : Cédric Lavigne

Un processus similaire est à l’origine du développement de la station balnéaire de Soulac-sur-Mer, en Médoc, où Antoine Trouche aménage, à partir de 1849, un lotissement en bord de mer qui constituera le noyau à partir duquel se développera la ville à partir de 1874, date de l’arrivée du chemin de fer.

Fig 12
crédits : Cédric Lavigne

Multiplication des stations sur tout le littoral girondin :
1900-1960/70 (organisation)

L’instauration des congés payés et la démocratisation progressive des loisirs conduit à une fréquentation sociale plus large des littoraux qui aboutit à une multiplication des stations balnéaires sur le littoral girondin entre le début du XXe siècle et les années 1960/70. Ce processus est favorisé par le désengagement de l’Etat qui, après avoir acquis, au XIXe siècle, le cordon littoral sur lequel ont été réalisés les semis de pins, s’en dessaisit dans le courant du XXe siècle au profit des communes qui acquiert alors les terrains en bord de mer. Celles-ci en profitent pour créer des « fenêtres océanes » ayant pignon sur mer, fonctionnant en binôme avec les anciens villages situés en arrière du cordon dunaire : Vendays/Montalivet ; Hourtin/Hourtin plage ; Lacanau/Lacanau Océan ; Carcans/Carcans plage.

L’action de la Mission Interministérielle d’Aménagement
de la Côte Aquitaine (planification)

Pour encadrer le développement de ces stations et éviter un mitage complet du littoral, l’Etat décide de créer par décret, en 1967, la MIACA (Mission Interministérielle d’Aménagement de la Côte Aquitaine) afin d’assurer « la coordination de l’aménagement de la côte aquitaine, de définir le programme général d’aménagement, d’en déterminer les moyens d’exécution et d’en suivre la réalisation ». Le schéma d’aménagement de la côte girondine est approuvé en 1972. Il fonde quelques grands principes d’action (alternance entre Unités Principales d’Aménagement et Secteurs d’Equilibre Naturel, protection des espaces naturels, création d’un triptyque océan/lacs/forêts) et un programme d’équipements qui sera poursuivi pendant plus de vingt ans (plan de génie sanitaire, réseau de desserte à partir de la route des lacs, maîtrise foncière, programmes d’équipements et d’hébergements touristiques). La MIACA disparaît progressivement après les lois de décentralisation de 1982, pour devenir une mission d’aménagement chargée de la mise en cohérence des actions menées par l’Etat et la Région suite à la loi Littoral de janvier 1986.

Nouvelles représentations : début XXIe siècle

L’adoption d’une perspective de longue durée du rapport des sociétés au milieu littoral permet de mettre en évidence l’apparition d’une nouvelle représentation, moins positive que celle qui s’est développée tout au long des XIXe et XXe siècles, liée au changement climatique et à l’attaque du littoral.

Fig 13
crédits : Cédric Lavigne

Depuis quelques décennies déjà , on observe, en effet, une dilatation des masses d’eau marine ainsi qu’une fonte accélérée des grands glaciers et des calottes glaciaires à l’origine d’une élévation du niveau des océans. La Gironde, comme tous les départements littoraux, est concernée par ce phénomène qui provoque une érosion dunaire et un retrait de côte plus ou moins accéléré suivant les lieux (il est de l’ordre de 7 mètres par an sur la plage de l’Amélie, à Soulac) ainsi qu’un risque de submersion marine dans certains secteurs.

Fig 14
crédits : Sud Ouest
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"La côte atlantique face à l'érosion"
crédits : 20 minutes - Edition de Bordeaux - Elsa Provenzano

La tempête Xynthia, à la fin du mois de février 2010, a permis d’identifier les sites exposés, soit l’aval de l’estuaire de la Gironde, les côtes basses sableuses ou marécageuses (dunes érodées du littoral, mattes mattes terres basses artificielles, gagnées sur les eaux par la construction de digues et marais de l’estuaire) et le Bassin d’Arcachon, les zones les plus exposées étant évidemment celles les plus fortement urbanisées. Pour éclairer les choix politiques qui devront nécessairement être faits, l’Etat, la Région Aquitaine et les Conseils Généraux de la Gironde, des Landes et des Pyrénées-Atlantiques se sont dotés de plusieurs outils d’évaluation, tels l’Observatoire de la Côte Aquitaine ou le GIP-Littoral. Les options sont connues (protections dures par enrochements, digues et épis ; protections douces par restauration des milieux humides ; retrait en arrière du front de mer) ; reste le plus difficile, décider et agir…

3 - Les marais de l’Estuaire de la Gironde

Les rives de l’estuaire de la Gironde et des extrémités inférieures de la Dordogne et de la Garonne sont bordées de terres basses, en majeure partie situées en dessous du niveau des plus hautes marées. Longtemps marécageuses, ces terres ont été progressivement colonisées par l’homme, puis annexées au continent par de gigantesques travaux de drainage, réalisés aux XVIIe et XVIIIe siècles, visant à en affecter les sols à un usage agricole. Pour autant, l’océan y maintient sa contrainte en rythmant les cadences de l’écoulement des eaux ou en submergeant épisodiquement les digues, comme cela a été le cas lors de la marée tempête de décembre 1999. L’élévation du niveau de l’océan, consécutive au changement climatique, apparaît ainsi comme une menace nouvelle susceptible de remettre en cause l’existence des marais. L’adoption ici d’un point de vue de longue durée conduit à penser en termes de cycles et à relativiser les menaces actuelles qui ne sont jamais qu’un des nombreux épisodes d’une relation complexe et mouvante entre les sociétés et ces lieux et milieux.

L’estuaire de la Gironde connaît, avec la remontée progressive du niveau de l’océan qui suit la fin de la dernière glaciation, il y a environ 14000 ans, différents stades de remplissage et donc différents régimes hydrologiques, depuis le petit cours d’eau encaissé au régime torrentiel jusqu’au grand bras de mer rectiligne que nous connaissons aujourd’hui.

Les différentes étapes de l'évolution de l'estuaire de la Gironde, d'après COQUILLAS (D.), « Approche diachronique et évolution des marais de la rive droite de la Gironde », æstuaria, 2004, 5, p. 151. Source : IGBA
crédits : Didier Coquillas

Chaque variation transgressive du niveau marin et le comblement sédimentaire qu’il entraîne provoque des transformations irréversibles dont l’une des manifestations est la formation, en arrière du bourrelet alluvial formé par les crues débordantes du fleuve, d’immenses dépressions marécageuses. L’histoire des populations de l’estuaire de la Gironde est, depuis l’époque préhistorique, indissociablement liée à ces transgressions marines et à la submersion des terres basses avec lesquelles elles ont dû composer.

Contexte régional des marais du Blayais.
crédits : Didier Coquillas

C’est actuellement pour le marais du Blayais, entre Blaye et Mortagne-sur-Gironde, sur la rive droite de la Gironde, que cette relation des hommes aux lieux et milieux peut être appréhendée avec le moins d’imprécision, en raison de travaux de recherche récents croisant données archéologiques, historiques et géologiques [4]. La formation de ce marais est liée à l’apparition, approximativement vers 5000 ans avant J.-C., au point de cisaillement des courants contraires qui parcourent l’estuaire, d’un chapelet d’îles, de bancs de sable et de vase, qui vont progressivement se rejoindre pour former une ligne continue, isolant puis condamnant bientôt le chenal chenal canal (souvent élément d’un réseau de drainage) ou voie d’accès navigable primitif de la rive droite, qui se transforme alors progressivement en une immense dépression marécageuse. Véritable mer intérieure, parcourue par les eaux des rivières de l’arrière-pays qui s’épanchent dans l’estuaire, mais également baignée par les hautes marées qui pénètrent par les étiers, ces points bas du bourrelet alluvial qui correspondent aux zones de contacts des anciennes îles, cette grande dépression offre alors des conditions de vie particulièrement attrayantes pour l’homme, en raison de la richesse de sa faune et de sa flore. Dès la fin du Néolithique (vers 3500 avant J.-C.), les bordures du marais sont ainsi déjà densément occupées, tandis que certains secteurs, suffisamment exondés, permettent une première conquête de l’intérieur de la cuvette.

Essai de reconstitution des rivages de la rive droite de l'estuaire de la Gironde entre le Mésolithique et l'âge du Bronze, d'après COQUILLAS (D.), « Approche diachronique et évolution des marais de la rive droite de la Gironde », æstuaria, 2004, 5, p. 153.
crédits : Didier Coquillas

Celle-ci sera comblée avant la fin du Néolithique, se transformant en tourbière sur toute sa superficie (entre 3500 ans et 2000 ans avant J.-C.). Ce contexte d’occupation évolue radicalement à partir de la fin de l’âge du Bronze (vers 1000 avant J.-C.) et jusqu’à la fin du premier âge du Fer (vers 500 avant J.-C.). Une nouvelle transgression se produit, submergeant à nouveau le marais qui, sous plus de 2 mètres d’eau, se retrouve soumis aux influences marines de l’estuaire. L’occupation des bordures de l’étang est alors très dense, aucun site n’étant toutefois antérieur au début du deuxième âge du Fer (VIe-Ve siècles), ce qui coïncide assez bien avec la datation de la remontée du niveau marin. La plupart des vestiges découverts se rattachent alors à l’exploitation du sel (une trentaine de sites) et se situent à une altitude toujours comprise entre 2,5 et 3 mètres NGF.

Essai de reconstitution des rivages de la rive droite de l'estuaire de la Gironde au cours du deuxième âge du Fer, d'après COQUILLAS (D.), « Approche diachronique et évolution des marais de la rive droite de la Gironde », æstuaria, 2004, 5, p. 156.
crédits : Didier Coquillas

Cette observation permet de supposer que le trait de côte, lors des épisodes de Hautes Mers de Vives Eaux, se situait alors légèrement au-dessus de 2,5 mètres, ce qui correspondrait, compte tenu de l’évolution postérieure de la lagune lagune dans le massif landais, ce terme désigne de petites étendues d’eau circulaires (de 10 à 80 m de diamètre) isolées, particulièrement riches en biodiversité , à l’altitude maximale que l’océan ait atteint depuis la dernière glaciation. Avec l’Antiquité, la nature de l’occupation évolue. Des habitats, souvent modestes, se rencontrent sur le rivage, à l’abri des inondations, mais aussi en plain marais (à une altitude moyenne de 2 mètres), ce qui prouve que les conditions ont déjà changé depuis la fin du deuxième âge du Fer et que la cuvette est en voie de comblement sédimentaire. La ligne de rivage envisageable pour cette époque a nettement reculé et la surface de la « mer intérieure », considérablement diminué.

Essai de reconstitution des rivages de la rive droite de l'estuaire de la Gironde au cours du Haut-Empire romain, d'après COQUILLAS (D.), « Approche diachronique et évolution des marais de la rive droite de la Gironde », æstuaria, 2004, 5, p. 159.
crédits : Didier Coquillas

L’exploitation du sel se poursuit, mais c’est surtout le développement de l’activité portuaire qui constitue le fait le plus remarquable. Un « chemin », constitué de l’empilement de débris divers (pierres, tuiles à rebords et surtout tessons de céramiques provenant des ateliers de potiers gallo-romains du sud de la Saintonge), traverse le marais dans le sens nord-est/sud-ouest, reliant la terre ferme au rivage de l’époque, à 1200 mètres environ de là.

Le « chemin » gallo-romain reliant la terre ferme au hauteur de Troquereau-Les noyers (Saint-Bonnet-sur-Gironde, Charente-Maritime) au rivage de l'époque (milieu Ier siècle après J.-C./fin du premier tiers du IIe siècle après J.-C.) au niveau du lieu-dit La Melonne (Saint-Ciers-sur-Gironde, Gironde), d'après une image satellitaire (source Google Earth).
crédits : Cédric Lavigne

La grande homogénéité de ces céramiques permet de dater cette structure (quai, môle d’accostage, jetée ?) entre le début de la deuxième moitié du Ier siècle et la fin du premier tiers du IIe siècle après J.-C. Son but est alors de permettre d’embarquer sur des bateaux et d’exporter vers les marchés locaux (au premier rang desquels Burdigala/Bordeaux) toutes sortes de marchandises, ce qui prouve le rôle d’interface joué par ces marges côtières entre l’arrière pays saintongeais et l’estuaire. La seconde moitié du IIe siècle après J.-C. marque une rupture dans l’occupation du sol, si l’on en juge par la raréfaction des vestiges sur les rivages et leur complète disparition dans le marais. L’hypothèse d’une nouvelle transgression est dès lors posée. Des incrustations de coquillages sur du mobilier archéologique, ainsi que des dépôts de sédiments estuariens sur des sites exondés à l’époque précédente ont été observés et laissent, en effet, penser à une nouvelle invasion de l’eau.

Mais que dire de ces nombreux sites déjà abandonnés bien avant que l’eau ne les submerge ? D’autres facteurs d’explication sont peut-être à rechercher, mais aucune hypothèse n’emporte actuellement l’adhésion. Commence alors une longue période d’éclipse documentaire (entre le IIIe siècle et le XIe siècle) pour laquelle seuls quelques très rares sites archéologiques sont attestés sur le rivage et aucun dans le marais. Le pays a-t-il été abandonné ? À moins qu’il ne faille envisager une incapacité de la recherche actuelle à saisir les formes prises par l’occupation humaine au cours de ces siècles du Haut Moyen Age ? Sans qu’on soit davantage capable de saisir les traces matérielles de l’occupation du sol au XIe siècle, quelques textes, extraits du cartulaire de l’abbaye de Baignes, révèlent que les anciens rivages sont alors bien occupés et que le marais est déjà partiellement conquis. À Vitrezais, en bordure de l’estuaire, des maisons, des terres labourées et même des vignes sont mentionnées en 1090 dans plusieurs textes. De nombreuses abbayes sont possessionnées dans le marais ou sur ses marges (Saint-Romain de Blaye, Sainte-Marie de Pleine-Selve, Saint-Etienne de Baignes, Saint-Jean d’Angély, Saint-Martin de Savigny près de Lyon, Cluny), dont les actes des XIIe et XIIIe siècles permettent de se représenter le marais sous la forme d’un réseau d’étiers plus ou moins larges, alimentés par le flux des marais.

Essai de reconstitution des rivages de la rive droite de l'estuaire de la Gironde au cours du Moyen Age, d'après COQUILLAS (D.), « Approche diachronique et évolution des marais de la rive droite de la Gironde », æstuaria, 2004, 5, p. 162.
crédits : Didier Coquillas

Des bateaux de bonne taille entrent encore dans l’ancien marais pour charger, aux ports de Braud et d’Anglade, des marchandises de l’arrière-pays du Blayais et de la Saintonge (bois, tonneaux, céramiques, verreries), qui seront redistribuées par l’estuaire. Au XVIe siècle, une importante population vit du marais, tirant ses revenus de la pêche, de la chasse et de l’exploitation de la Salicorne, plante nécessaire à l’obtention de la soude, utilisée dans la fabrication du verre. Des conflits d’usage apparaissent, exacerbés par l’initiative du seigneur de Pardaillan qui, en 1566, fait creuser des fossés artificiels « destournant les eaux de leur ancien cours, tellement que les boys (bois) de ladite contau (territoire du marais) reviennent a grandz coutstz (coût), n’ayans les habitans, au moyen faire porter leurs boys par eaue, comme faisoyent auparavant (les habitants n’ayant les moyens de faire porter leur bois, comme ils le faisaient auparavant) ». L’idée d’assécher les marais pour les convertir en labours est dans l’air. Les techniques mises au point aux Pays-Bas sont connues. L’édit d’Henri IV, du 8 avril 1599, ordonnant le dessèchement des marais et paluds, va permettre de systématiser, sur toutes les terres basses de l’estuaire de la Gironde, de la Garonne et de la Dordogne, ce processus émergent :

« Tous les marais et paluds tant dépendant du Domaine royal que ceux appartenant aux ecclésiastiques, gens nobles et du tiers-Etat, sans exception de personne, assis et situés le long des cours de rivière, ou ailleurs, seront desséchés et essuyés […] et […] rendus propres en prairies, labours et herbages […]  ».

Un schéma de représentations, issu du cercle du pouvoir, se diffuse dans le même temps, jetant l’opprobre sur ces milieux et leurs habitants, permettant ainsi de justifier les projets d’assèchement. Au milieu du XVIIe siècle, le Duc de Saint-Simon, qui envisage de dessécher le marais du Blayais, les décrit ainsi dans ces termes : « pastis, herbages, pacages, bois, vergne, lande, friches et autres nature de terre, inutiles, vacantes, noyées, inondées et inaccessibles la plus grande partie de l’année  ». Plus lyrique, l’archevêque de Bordeaux les voit comme un « repaire de brigands, une caverne de serpents, de loups et de renards, un réceptacle de bêtes sauvages, une souche d’épines, de ronces et d’aiguilles  » [5].L’édit d’Henry IV incitant au dessèchement des marais, il reste aux seigneurs tentés par l’entreprise à arracher aux habitants leurs vieux droits d’usage sur ces lieux, qui s’opposent à leur lotissement et à leur mise en culture. Dans le cas du marais du Blayais, le Duc de Saint-Simon engage un homme de main, Pierre Lanquet, qui fait arpenter comtau et palus palus terres marécageuses asséchées par drainage et cultivées à l’automne 1646 et convoque les ayants droits dans l’ordre traditionnel « abbés, gens nobles, clercs, bourgeois et tous autres habitants de la châtellenie de Blaye ». Aux religieux, gentilshommes et officiers de la place de Blaye, il propose de renoncer à leurs droits coutumiers contre des terres à prendre dans la future zone desséchée. Aux autres habitants, il offre de conserver l’usage des 7000 journaux de landes s’étendant d’Étauliers à Saugon, d’être exemptés de toute redevance liée à la comtau et d’être prioritaire sur les étrangers pour l’acquisition des terres dans le marais desséché. D’autres arguments sont avancés auprès du roi et de son conseil : « palu et Comtau étant desséchés pourraient être mis en bonne nature de terre labourable, bois et pâturage qui apporteraient un grand profit à toute la province ». Il promet également d’y faire bâtir « des villages, métairies et hameaux qui embelliront la dite province » et surtout de verser au roi une redevance double de celle que les habitants versaient jusqu’alors au roi… C’est ainsi que le 27 mars 1647, Lanquet (c’est-à-dire Saint-Simon), par contrat passé avec les commissaires du roi, devient « propriétaire et seigneur incommutable » des 20000 journaux du marais du Blayais, à charge pour lui de les faire dessécher. Pour mener à bien cette opération, Saint-Simon fait appel, en 1650, à des entrepreneurs saintongeais à qui il promet 4600 journaux de terre à prendre dans le nord du marais. Pour contenir les eaux de l’estuaire et isoler la zone à dessécher des eaux de ruissellement venues de l’arrière-pays, on dresse une digue côtière de vingt kilomètres de long et on créé une « ceinture », c’est-à-dire un canal doublé d’une levée de terre, sur une longueur équivalente.

Digues et canaux de ceinture isolant le marais, d'après VIGNAU (M.), Le Blayais, pays d'Aquitaine, Bordeaux, 2004, p. 84.
crédits : Cédric Lavigne

On draine, également, l’intérieur du marais au moyen d’un système géométrique de fossés (dits de travers et de coulée) et de canaux dont les principaux débouchent dans l’estuaire.

Le réseau géométrique des canaux de drainage, d'après VIGNAU (M.), Le Blayais, pays d'Aquitaine, Bordeaux, 2004, p. 85.
crédits : Cédric Lavigne
Le système de drainage du marais, d'après VIGNAU (M.), Le Blayais, pays d'Aquitaine, Bordeaux, 2004, p. 85.
crédits : Cédric Lavigne

L’évacuation de l’eau est commandée par des écluses qui se ferment à marée haute, empêchant les eaux saumâtres et boueuses de la Gironde d’envahir le réseau de drainage, et s’ouvrent à marée basse, laissant s’évacuer l’eau drainée dans le fleuve (le fonctionnement d’un tel système et l’entretien des digues, écluses et canaux conduiront à la création d’un syndic dès les années 1654-58).

L'habitat du marais d'après la carte de Belleyme (croquis), d'après VIGNAU (M.), Le Blayais, pays d'Aquitaine, Bordeaux, 2004, p. 87.
crédits : Cédric Lavigne

À l’intérieur du marais, l’habitat est extrêmement dispersé, échelonné le long des voies, et les lots (appelé « pans ») des métayers tous de même dimension, soit 800 ou 1600 mètres de long sur 100 ou 200 mètres de large.

Le système de lotissement du marais par « pans », unité divisionnaire mesurant de 800 à 1600 mètres de long pour 100 à 200 mètres de large, d'après VIGNAU (M.), Le Blayais, pays d'Aquitaine, Bordeaux, 2004, p. 87.
crédits : Cédric Lavigne

Les terres conquises sont vouées à l’élevage et à la culture (seigle et maïs, appelé « bled d’Espagne », et sur les meilleurs terres, du froment). Depuis les années 1970, l’agriculture traditionnelle du marais tend à disparaître. Les crises successives des filières de production de lait et de viande de boucherie ont conduit à l’abandon progressif de l’élevage. Les parcelles abandonnées retournent à l’état sauvage, pour les unes, ou sont converties en labour voués majoritairement à la culture du maïs, pour les autres. Ces nouvelles pratiques génèrent de profondes modifications du milieu : l’absence d’entretien du réseau de drainage conduit à son envasement et compromet les cultures voisines, tandis que l’irrigation des cultures intensives accentue la hausse du taux de salinité par des prélèvements excessifs dans les nappes phréatiques. L’eau risque ainsi de devenir impropre à l’agriculture. Mais ce sont l’érosion et la destruction des rivages de l’estuaire provoquée par l’élévation du niveau des eaux, en lien avec le changement climatique, qui constituent la menace la plus sérieuse pour l’avenir du marais. Partout, le bourrelet alluvial est attaqué et recule, ce qui, compte tenu de son rôle de digue naturelle, fait craindre un ennoiement complet du marais et le retour de ces terres à l’estuaire.

« un scénario inquiétant », article du journal Sud-Ouest, édition du samedi 28 mars 2009.
crédits : Sud Ouest

Après des millénaires d’occupation et un effort de conquête récent que l’on croyait définitif, un nouveau cycle semble s’être amorcé qui conduit à penser que l’histoire de la maîtrise de ces milieux n’est pas terminée…

Cet article est fondé sur les travaux de recherche de Didier COQUILLAS, docteur en histoire de l’Université de Bordeaux 3, parmi lesquels on peut citer :
Didier Coquillas, Les rivages de l’Estuaire de la Gironde du Néolithique au Moyen Âge, thèse de doctorat, Bordeaux III, 2001, 3 tomes, 4 volumes, 1990 pages.
Didier Coquillas, Essai de reconstitution des rivages estuariens ou l’Histoire de l’évolution des marais de la rive droite de la Gironde, Bordeaux, 2010, 66 pages.
Pour toute question ayant rapport à l’histoire des marais de l’estuaire de la Gironde, le lecteur intéressé peut prendre contact avec l’auteur à l’adresse suivante :
coquillas_did@hotmail.com

Introduction

L’approche archéo-géographique développée dans ce chapitre "Les évolutions au long cours" met en évidence trois grands types de paysages Girondins : le plateau et la forêt des Landes ; le littoral ; les marais de l’estuaire de la Gironde. Plutôt que de brosser l’histoire de ces paysages, les chapitres s’attachent à présenter les éléments de permanence qui forgent la personnalité du territoire Girondin, traversant le temps jusqu’aux interrogations contemporaines : celles liées au devenir de la forêt après les tempêtes Martin de 1999 et Klaus de 2009 (plusieurs dizaines de millions de m3 de chablis à chaque fois) et à la disponibilité d’un important foncier qui pourrait être utilisé pour l’implantation de fermes solaires ; celles du changement climatique et de l’attaque du littoral atlantique et estuarien.

Les enjeux de l’approche archéo-géographique

L’aménagement des territoires, milieux et paysages se trouve aujourd’hui confronté à la question de la durabilité. Le choix de faire du « développement durable » une exigence politique et un cadre réglementaire de l’action publique conduit à prendre en compte la durée prospective (quels choix pour demain ?) et rétrospective (quelle est la trajectoire des dynamiques à l’œuvre ?). Sans prise en compte de la durée et de la durabilité des formes de l’écoumène écoumène notion géographique pour désigner l’ensemble des terres anthropisées (habitées ou exploitées par l’Homme) , de leurs conditions d’émergence, de transmission et de résilience résilience propriété d’un système qui, adaptant sa structure au changement, conserve néanmoins la même trajectoire après une perturbation dans le temps long, comment, en effet, promouvoir un développement et un aménagement durables ? Le droit de l’environnement, par la promotion de nouveaux principes (principe de précaution, notamment, qui suppose, dans le domaine qui nous occupe ici, une bonne connaissance des situations existantes et des effets induits par tout nouvel élément fonctionnel inscrit dans l’espace), invite à cette prise en compte du rôle de la mémoire et de l’héritage dans l’aménagement.

Cette vision dynamique des prospectives, fondée sur l’histoire des lieux et des milieux, se prête mal, cependant, aux périodisations historiques habituelles, car c’est autant d’espace que de temps dont il est question. L’idée selon laquelle une période définit simultanément un même processus (partout la même chose dans la même chronologie) est ainsi progressivement abandonnée ce qui conduit à envisager la production des formes paysagères au travers de nouvelles spatiotemporalités historiques qui n’ont pas de rapports obligés avec les « périodes » historiques et archéologiques. Gérard Chouquer a ainsi proposé plusieurs niveaux fondamentaux de réalisation des formes, sortes de « tendances lourdes », qui peuvent se superposer, se compléter ou s’opposer dans l’espace et dans le temps et qui, en association ou en conflit, produisent les véritables périodes de l’histoire de l’écoumène écoumène notion géographique pour désigner l’ensemble des terres anthropisées (habitées ou exploitées par l’Homme) (héritage, émergence, projet, organisation, représentation et auto-organisation). Ces tendances lourdes (évolution) permettent de mettre en perspective les enjeux actuels de l’écoumène écoumène notion géographique pour désigner l’ensemble des terres anthropisées (habitées ou exploitées par l’Homme) girondin et de suggérer des orientations pour la mise en œuvre des politiques publiques.