1 - Les représentations comme vision productrice de sens

L’exemple des paysages de la Lande

Le XVIIIe siècle et la première moitié du XIXe siècle voient émerger, du sein d’une élite savante et urbaine (administrateurs, ingénieurs, voyageurs), pétrie de la philosophie de l’histoire héritée des Lumières, une vision réprobatrice de la Lande et de ses habitants assimilée à une steppe marécageuse peuplée de mauvais sauvages. Le Comte de Guibert, en 1784, décrit ainsi la Lande comme « un pays immense, une plaine [qui s’étend] à perte de vue (...) pauvre et stérile à l’œil  ». Jean Florimond Boudon de Saint-Amans, dans son Voyage agricole botanique et pittoresque dans une partie des Landes, du Lot-et-Garonne et de celles de Gironde, paru en 1818, en donne une description assez proche : « Nous rentrons dans ces landes, ces immenses landes, ces landes à perte de vue, où rien ne repose les yeux, si ce n’est la bruyère, où rien ne les fixe au loin, si ce ne sont quelques troupeaux décharnés, conduits par des bergers à demi sauvages ». Cette description fait écho à celle de l’ingénieur géographe François Flamichon qui écrit, en 1816 : « en entrant dans ces vastes déserts […] le spectateur n’aperçoit pas la plus petite inégalité de sol dans la vaste étendue de pays dont il est environné de toutes parts. Il ne voit que lui seul dans un vaste univers dépouillé de tout. Il aperçoit quelques bouquets de pinadas jetés et perdus çà et là dans la vaste étendue de l’horizon, et il semble que la nature et l’art se soient disputés le droit, malgré la saillie des pinadas, d’égaliser le sol et d’en aplanir la surface, au point que tout semble dressé à la règle et au cordeau. Aussi rien n’est plus ennuyeux, rien n’est plus insipide à l’oeil, que l’aspect des Landes de Bordeaux ». Et Hippolyte Taine d’enfoncer le clou (1860) : « au-dessous de Bordeaux un sol plat, des marécages, des sables, une terre qui va s’appauvrissant, des villages de plus en plus rares, bientôt le désert […]. Plus loin, la plaine monotone des bruyères s’étend à perte de vue […]. Quelques arbres çà et là lèvent sur l’horizon leurs colonnettes grêles. De temps en temps on aperçoit la silhouette d’un pâtre, sur ses échasses, inerte et debout, comme un héron malade ». Dans ce contexte, et sur la base de la théorie des climats issue de la pensée hippocratique de l’époque, les habitants de la Lande tiennent, selon Brémontier (1778) « de l’aridité et de la sécheresse du climat qu’ils habitent. Des figures décharnées, un air de tristesse et de langueur annoncent des individus souffrants ». Ils sont « sauvages, par la figure, par l’humeur et par l’esprit » pour Lamoignon de Courson (1715), « peu civilisés […], rustiques et presque sauvages », pour Grasset de Saint-Sauveur (1798) qui diffuse à la fin du XVIIIe siècle, dans des recueils de gravures d’une exactitude douteuse, une série de figures caractéristiques du Landais appelées à une grande postérité.

Fig. 1 : Une figure caractéristique des habitants de la Lande, d'après Grasset Saint-Sauveur (gravure de la fin du XVIIIe siècle).
crédits : SARGOS J. - Histoire de la forêt landaise. Du désert à l'âge d'or - 1997 - Cédric Lavigne

La rencontre de cet imaginaire géographique de la disqualification avec la pensée physiocratique du milieu du XIXe siècle et les idéaux de la constitution de l’Etat-Nation constitue un déclencheur de la mise en valeur de cet espace. Le Baron d’Haussez (1826) résume ainsi un point de vue largement partagé lorsqu’il affirme que « bien des choses restent à faire, avant que, dans la contrée des landes, on ait placé la civilisation à la hauteur où elle est parvenue dans le reste de la France » (1826). Plus les habitants de la Lande seront dévalorisés, incapables de mettre en valeur des terres, pour cette raison, encore en marge du territoire national, plus le partage des communaux sera possible. Le vicomte de Métivier écrit ainsi (1839) : « [...] on ne verra plus une étendue immense de terres incultes privées de l’espoir d’être cultivées et demeurer constamment la jouissance exclusive du pâtre landais dont l’avidité insatiable ne trouve jamais assez de parcours [dans] ces déserts qui rappellent pendant l’été le sol brûlant des déserts de l’Afrique  ». Et le peintre bordelais Gintrac de représenter, en 1830, cette steppe marécageuse et ses habitants, bergers et moutons, avides d’espaces de parcours, alors que, déjà , des pins apparaissent à l’horizon du désert, signalant l’avancée de la civilisation (fig. 2). Leur seule patrie est, écrira Ribadieu, une trentaine d’années plus tard (1859), « ce grand désert sablonneux, le Sahara de la France, qui attend leur dépouille, et qui doit bientôt recouvrir ces derniers sauvages destinés sans doute à disparaître sans retour. La civilisation, en effet, les chasse devant elle, comme fait aux Etats-Unis la colonisation américaine ».

Fig. 2 : Les habitants de la Lande, Gintrac, 1830, Huile sur toile, Musée des Beaux-Arts de Bordeaux.
crédits : Musée des Beaux-Arts de Bordeaux - Cédric Lavigne

Seul Félix Arnaudin, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, tentera de dépasser les approximations et caricatures des élites de son temps à travers la réalisation d’une véritable enquête ethnographique qui — même si elle ne concerne pas le territoire girondin — reste une voie d’accès unique aux paysages et réalités sociales et matérielles des sociétés de la Lande à la veille de leur disparition.

Fig. 3 : Félix Arnaudin, Coupeuses de Bruyère dans la Lande au Pradeou, Photographie.
crédits : Collection Musée d'Aquitaine, Bordeaux